dimanche 28 août 2011

UTMB 2011

C’est reparti !
Ce sont les mots qui me viennent à l’esprit ce vendredi 26 août 23h30 alors que je suis sur la ligne de départ de cet UTMB 2011, sous des trombes d’eau. Toute la journée, les concurrents ont reçu des appels et des SMS du PC Course. Dès 7h du matin : « conditions météo désastreuses, parcours modifié », puis quelques heures plus tard « départ retardé à 23h» puis « 23h30 ». C’est donc dans l’inconnu que nous allons plonger, un parcours modifié sans Bovine et à priori sans Catogne et des conditions météo terribles où l’on annonce de la neige au col du Bonhomme.


Contrairement aux autres années, j’apprécie peu l’hymne de départ. J’ai froid et il me tarde de partir. Benoit est à mes côtés pour son premier VRAI ultra. Après des mois de préparations sérieuses, il s’attaque à ce monstre sacré, le tour du Mont-Blanc, 170km de course et 10 000m de dénivelé positif. 9 cols (normalement) pour passer de la France à l’Italie puis en Suisse avant de revenir ici, à Chamonix. Une course hors norme où chacun va devoir puiser physiquement, mais surtout mentalement pour finir. Tout donner pour tout recevoir. Une quête sans fin, une drogue pour tous qui nous pousse à atteindre ces moments d’intense douleur pour en ressortir plus vivant que jamais.



23h30, le départ est donné. Comme prévu avec Benoit, nous partons à un bon rythme pour ne pas nous retrouver coincés sur les premiers lacets. Nous restons tout de même prudents et maintenons un 12/13kmh. Dès le début j’essaye de décrire avec précision le fil du parcours à Benoit afin de le (me) rassurer. Tel type de terrain, tel dénivelé…etc…la connaissance même sommaire de la suite des événements donne un ascendant psychique considérable.


Le premier col de Voza passe très bien, je suis plus rapide que Benoit dans les montées, mais cela me permet de ne pas m’enflammer et de partir sur un rythme raisonnable. Je l’attends à chaque lacet en reprenant mon souffle et en profitant finalement de la course. Je lui prodigue également quelques conseils sur l’utilisation des dragonnes (poignées des bâtons) afin d’optimiser leur utilisation en montée.


La pluie et le vent se font de plus en plus forts au sommet (2000m) et nous redescendons rapidement vers St-Gervais en mode plein phare sur les frontales (merci Félix pour le phare longue distance qu’il m’a prêtée et qui me permet de voir parfaitement les pièges de cette descente). Le chemin est boueux, les bâtons s’enfoncent et le terrain instable nous rappelle une grande piste de ski avec ravines et cailloux.

Arrivé à St-Gervais (km 21), nous pointons à la 200ème place ce qui est plus que raisonnable après 2h31m36s de course et avec de telles conditions. Nous ne trainons pas et filons sous cette pluie battante direction Les Contamines. Une succession de montées sèches, mais courtes avant d’attaquer la première vraie difficulté, la montée au Col du Bonhomme.


Il est à peu près 4h du matin quand nous arrivons au pied de la montée, au petit village nommé Notre-Dame de la Gorge. Je garde un souvenir précis de cet endroit de la course grâce aux flambeaux et bûchers qui éclairent le début de la montée. Il fait très froid et nous prenons avec Benoit le temps d’enfiler gants chauds, bonnet, sous-couche à manches longues. Ils annoncent - 5 degrés en haut. Avec la pluie incessante, ma sous-couche est déjà humide voir trempée…tant pis je n’ai pas le choix, mais cela va certainement (oui en effet) me jouer des tours.

La montée du Col est longue. Nous maintenons un bon rythme et avançons bon grés mal gré le brouillard et la neige qui commencent à nous fouetter le visage. L’altitude se fait également sentir. J’ai le souffle cour et n’arrive plus à suivre Benoit par moment. Cette longue ascension n’en finit pas. Déjà 3h de montée non stop.


Le soleil se lève enfin et nous apporte les premiers rayons de chaleur. Tout autour de nous se dévoilent les sommets enneigés. Une aurore blanche qui nous redonne du baume au cœur pour la suite.
Nous passons à 6h32 en haut du Col (2400m – km 44) après 7h de course et nous pointons à la 322ème place. Quelques places de perdues dans l’ascension après notre pause à Notre-Dame mais rien de grave.

La descente du col vers le village des Chapieux est, et restera, un enfer pour moi. Même si de jour cela me semble un peu plus simple, je ne suis vraiment pas à l’aise sur cette pente à fort dénivelé entre les ravines, cailloux et plaques de gel. Je serre les dents alors que Benoit semble très bien et prend de l’avance. Au fur et à mesure de la descente, je ressens des maux de ventre de plus en plus intenses. J’ai attrapé froid au ventre et l’altitude me fait mal au crâne. Ca paraît anodin, pas grave et pourtant je préfère de loin une tendinite voire même une entorse. Le problème quand l’appareil digestif est touché c’est que vous ne pouvez quasiment plus vous alimenter, or c’est le point le plus important en ultra. Apporter en continu de l’énergie au corps pour continuer à avancer. Sans cela c’est la panne sèche.

Je m’accroche, m’arrête quand les crampes d’estomac sont trop intenses et repars. Des wagons de coureurs me dépassent et je vois au loin Benoit qui m’attend. Je force et on arrive enfin aux Chapieux à 7h20 à la 365ème place (7h49 de course).

J’essaye de m’alimenter, mais ça ne rentre pas. Très inquiétant alors que nous somme qu’au 50ème km. Sans attendre, on repart en direction du Col de Seigne, marquant la frontière franco-italienne. Notre montée est rythmée par la pluie puis la neige, une vraie tempête. Difficile de trouver le chemin surtout que les concurrents sont rares autour de nous. Paradoxalement, mon niveau de forme chute au fur à mesure que l’on monte. Le mal des montagnes, froid au ventre, je ne suis pas bien. Nous arrivons vers 10h en haut du Col (km 60 – 2500m). Frigorifié.

Je suis en mode off, j’enchaîne les montées et les descentes sans vraiment trop comprendre, sans en avoir connaissance. Je n’arrive pas à manger. Je grignote au Lac Combal et perds pied dans la montée de l’arête du Mont-Favre. Benoit part devant. Je suis au loin et souffre de plus en plus. Je suis un zombie, j’ai envie de m’arrêter toutes les minutes. Je végète sur le bord du chemin, vomi et repars. Je ne suis même pas à mi-chemin dans un état critique. Je vise Courmayeur dans l’espoir de mettre mon estomac au repos et de repartir. Courage !

Je retrouve Benoit au Col Chécrouit (km 73 – 2000m). Il s’étire tranquillement et à l’air bien. Ca me remonte le moral.

La descente vers Courmayeur est terrible et finit d’achever mon état. Racines, marches, cailloux, ravines, un enfer pour mes pieds compte tenu de ma petite forme. Je bute sur les pierres et mes ongles commencent à être douloureux. Benoit est bien et me devance. Je beugle au loin pour qu’il ralentisse, car je connais cette descente piège.

J’arrive à 12h45 à Courmayeur à la 409ème place, 5 min derrière Ben. Je suis épuisé et les pieds en feu. Cette descente fait toujours aussi mal. Je file directement à l’infirmerie voir les podologues. Ils confirment le diagnostic ; 2 belles ampoules sous-unguéales sur les orteils. Le podo sort sa perceuse et perce les ongles à vif. Ça pique, mais c’est la seule solution pour pouvoir repartir.

Je rejoins Benoit qui m’a l’air ailleurs, vidé. Il a les quadri en feu. La descente lui a laissé des stigmates qu’il va falloir supporter pendant encore 20h. On essaye de se motiver, de manger un bout. Tous les concurrents autour de nous ont la tête baissée à la recherche d’un nouveau souffle pour pouvoir attaquer les 90km restants. On passe les petits coups de file à nos femmes, enfants et potes. Je poste des petites photos sur Facebook et lis les commentaires qu’on nous a laissés. Ça réchauffe le cœur et le mental remonte. Changement de tenue, pause technique et s’est reparti après tout de même une heure d’arrêt.

Cette pause m’a été bénéfique. Mon estomac a retrouvé un visage humain et je prends la tête d’un groupe de coureur dans la montée vers Bertone sous la canicule habituelle. Je profite de cet état de mieux avant la prochaine phase de down sur cette sinusoïde qui rythme une course d’ultra. Benoît suit au loin difficilement. Il n’a pas la forme et lutte à son tour. Nous atteignons Bertone (2000 m – km 82) avec une vue imprenable sur le Mont-Blanc (461ème – 16h de course).

On relance rapidement sur les balcons menant à Bonnati et Ben reprend confiance. Il retrouve un peu de jambes et passe devant. Les quadri se détendent avec ce petit footing salvateur. On dépasse pas mal de concurrents et on arrive à Arnuva vers 18h sur une belle 414ème place. Le moral est au beau fixe à l’inverse du temps qui se gâte franchement.
Blizzard, pluie nous accompagnent pour ce Grand Col Ferret. Les concurrents se font rares, ou en tout cas on ne les voit plus, tout comme la tente North Face indiquant la fin du col. 1h50 de grimpette dans une purée de pois et on atteint le sommet (2500 m – km 100) après 19h50 de course. On pointe à la 410ème place. Logiquement et malheureusement, l’altitude refait des siennes et mes maux de ventre reviennent en force, je suis plié en deux. Impossible de courir sur cette grande descente pourtant très simple. Je marche. J’entends Ben qui me pousse, qui m’encourage mais je n’y arrive pas. Puis le déclic, j’ai mal en marchant, donc autant avoir (un peu plus) mal en courant. Je dépasse Ben et fonce en serrant les dents. Je suis à deux doigts de vomir à chaque virage.

Contrairement à l’année dernière où l’on atteignait rapidement la route goudronnée vers la Fouly, cette année les gentils (# !#¤*) organisateurs nous font jouer sur les balcons côté Ferret puis, arrivé sur la route, on repart sur les balcons de l’autre flanc. Trop gentil de nous faire découvrir ce côté à la tombée de la nuit. Je ne le pensais pas mais on est finalement obligé de sortir la frontale avant le ravito. Le moral en prend un coup mais on avance.

On arrive à la Fouly – km 108 - à 21h35 (429ème place). Benoit est au plus mal. Je le surprends même à demander les horaires des cars abandon à l’organisation. Il ressemble à un zombi, ses yeux sont vides. J’essaye de lui parler de trouver les mots, mais je n’ai pas la grande forme non plus et je n’en mène pas large. Je mange un peu sans conviction et on repart doucement. Ben ne parle plus. J’essaye de relancer parfois la conversation, de parler de rien, de tout, mais il ne m’entend même plus. Perso, ce que j’ai avalé à la Fouly se balade joyeusement dans mon estomac et je commence à avoir des sueurs froides. Je m’arrête sur le bas-côté, malade. Il me faut quelques minutes pour me remettre. Les concurrents qui passent demandent à Benoit s’il faut de l’aide. Je m’assois quelques minutes sur un rocher avant de pouvoir repartir. Avec Ben nous avançons lentement, chacun essayant de chercher la force nécessaire. Nous sommes au plus mal. Nous errons dans les petits villages suisses jusque Praz de Fort avant d’attaquer la montée vers Champex.


Ben souffre terriblement, je prends la tête dans cette montée en lacet de 500m. Rien de difficile, mais après 25h de course, on lutte. Je prends quand même un peu de plaisir dans cette montée marquée notamment par le fameux « sentier des champignons » où de petites sculptures de bois sont posées sur les côtés.

On arrive à Champex – km 123 - à 1h du matin (25h40 de course – 384ème). Ben s’écroule. Je l’oblige à aller voir les kinés pour un petit massage des quadri. En attendant, je prépare la suite avec de belles assiettes de pâtes, compotes, café. Bref tout pour tenir et continuer. Guillaume Millet (grand champion de l’ultra) est là, en bénévole. Il fait le tour des tables et nous entamons la conversation. Il m’informe de l’hécatombe. Des abandons dans tous les sens. Aux Chapieux, à Courmayeur, à Arnuva et surtout la Fouly. Beaucoup de concurrents explosent, jettent les armes devant la difficulté de cette édition 2011. J’apprends que de grands champions ont craqué au milieu de la tempête de neige. Pour l’instant 50% d’abandon me dit-il. Je prends un peu l’ampleur de l’exploit que nous sommes en train de réaliser. Tenir, peu importe le temps ; mais il faut tenir. Cela me rappelle un 100km couru avec mes amis de toujours à Belvès. 100km de pluie battante non-stop. Les journaux avaient titré « Les chevaliers de l’apocalypse ». Voici la suite.

Autour de moi, c’est en effet un vrai mouroir. Les coureurs allongés à même les bancs, affalés sur la table. Je vois au loin un concurrent en larme, d’autres malades. Trop c’est trop. Certains craquent, d’autres intériorisent et souffrent en silence.



Benoît revient enfin. Il est pâle, mais il marche. Il s’est quasiment endormi sur la table de massage, mais les quadris ont retrouvé une petite flamme. Il ne veut rien avaler mais je le force littéralement à manger une compote et quelques pâtes avec du fromage. Du carburant. L’estomac, meurtri par l’effort, ne veut plus rien entendre ; mais nous avons absolument besoin d’énergie pour avancer. Pendant qu’il mange, je m’en vais m’enquérir de la suite du parcours. L’organisation me signale 12km de descente jusque Martigny (1ère blague) puis Trient. On ne fait finalement pas Catogne (2ème blague pour plus tard).

Le passage qui va suivre devrait être censuré tellement nous avons souffert. Sur beaucoup de course, j’ai eu mal, mais ici on dépasse l’entendement.

Bien qu’entamant notre 2ème nuit blanche, nous partons de Champex assez confiant finalement, sûr de nous faire environ 12km de descente plutôt sur route. Erreur. On monte, on descend, on traverse des petits villages. Ce que j’ai avalé à Champex me tourmente sérieusement et je suis encore obligé de m’arrêter plusieurs fois sur le bas-côté. Je m’excuse auprès de Benoit, car je casse le rythme, mais je suis malade comme jamais en course. Malgré ces nombreuses « pauses », peu de concurrents nous dépassent, on est plutôt seul dans cette vallée. On atteint enfin une ville endormie. Il est 4h du matin, c’est certainement Martigny. Déjà 2h que nous sommes partis, il était temps pour 12km. On accélère le pas et cherchons le ravito. Rien. Pas d’âme qui vive, pas un bruit mais surtout pas de ravito. Ils ont fermé ce ravito ? Peut-être qu’il n’y avait pas de ravito à cet endroit ? Les questions se bousculent, mais c’est surtout une grande incompréhension. Ben peste et je suffoque. Il faut que je me pose absolument. On continue sans vraiment réfléchir en espérant trouver quelques choses, mais rien, on se retrouve à monter de nouveau sur flanc de colline.

Le temps s’arrête autour de moi. Environ 30h que je n’ai pas dormi, j’ai 130km dans les pattes, je suis ailleurs, mon esprit divague. Je ferme les yeux et les rouvre brutalement, je m’endors debout. Je me mets quelques claques pour me réveiller, mais c’est dur, nous luttons dans cette nuit noire. Vite le ravito, sans cela c’est la fin, je vais tomber, je n’en peux plus. Je croise des concurrents avec leur couverture de survie sur le bas côté, endormis. Ben est aussi en modo off, il avance alors que ça monte encore et encore.

6h du matin. En regardant en contrebas j’aperçois enfin le camp de ravitaillement, mais… ce n’est pas Trient…c’est Martigny !!! Mentalement c’est la chute. On a fait que 12 bornes en 4h ? 3km/h ? Impossible. Le raz le bol envers l’organisation est à son paroxysme. Je suis parfaitement d’accord pour modifier le parcours si les conditions météorologiques l’obligent, mais le parcours de repli doit être clair et expliqué au coureur. On ne peut pas se permettre de jouer avec le mental et la santé des coureurs. Je ne me ravitaille pas de la même façon quand je sais que le prochain ravito est à 12km avec de la descente versus un ravito où je mets 4h sur un col à 15%. Je peste à mon arrivée au ravito comme tous les coureurs autour de moi. « C’est n’importe quoi ».

Ben craque, c’en est trop. Sans prendre le temps de réfléchir, ni même me parler, il arrive au ravito et demande à ce que l’on coupe son dossard synonyme d’abandon. « Non !!!! ». Trop tard. Il part sans me dire un mot. Me voilà seul ! Je reste un moment sonné sur le banc. Le moral n’était déjà pas top, mais là j’accuse réellement le coup…pourquoi continuer, pourquoi faire ? Je n’étais pas inscrit à la base sur l’UTMB mais Ben voulait le faire et je lui avais promis qu’on ferait cela ensemble, que je l’emmènerais au bout. J’ai échoué ! Je suis énervé, en colère contre lui d’avoir lâché et contre moi de n’avoir pas trouvé les mots qu’il fallait.

Pendant quelques minutes, le regard perdu, je ne trouve plus de sens à cette course ridicule. Les conditions météo, mes maux de ventre et ce parcours mystère qui n’en finit pas ne m’amusent plus, encore moins seul. Moi aussi je suis fatigué, moi aussi j’en ai marre. Mais finalement que fais-je ici ? 2 mois avec l’Ironman de Nice et 2 semaines après avoir réussi à finir Embrun, un des triathlons les plus durs du monde, pourquoi me suis-je lancé dans l’UTMB, une course qui demande elle-même une année intense de préparation. Qu’est ce que je cherche à prouver ? A qui ? A quoi résument toutes mes conneries ?

Souvent ma femme me lance « Tu exagères, tu vas trop loin ». Elle a raison.

Je n’ai pas fait de grande école, je ne joue pas d’instrument, j’ai fait du foot des années en étant toujours aussi mauvais et je n’ai jamais été premier en sport. Toutes ces années j’ai couru après une pseudoreconnaissance, des podiums et des premiers prix sans jamais les atteindre. Une frustration terrible pour un être en recherche perpétuelle de reconnaissance et d’affection. Aujourd’hui j’ai trouvé un sport où la course ne se fait pas contre d'autres, mais contre soi-même. Où l’important n’est pas de gagner, mais de finir. Une bataille mentale qui prédomine sur les capacités physiques de chacun. Un sport où votre pire adversaire, c’est vous-même et vos limites. Ici, oui ; je suis dans mon élément. Un endroit où je ne me sens pas obligé de gagner pour réussir et paradoxalement un endroit où je me sens obligé de finir pour « exister ».

Nico m’appelle régulièrement « Limitless ». Il a raison…

Je reviens à moi doucement. La question ne se pose même pas en fait. Je repars, car je vais finir. Sauf blessure, je vais aller au bout parce que je suis « programmé » comme ça. J’avancerai sans faiblir, je ne dormirai pas, je ne m’arrêterai pas. Quitte à tomber d’épuisement, mais j’irais au bout de moi si fin il y a. Avant de partir je demande la suite des réjouissances à la table organisation. « Maintenant vous attaquez le Col de la Forclaz mais vous ne faites pas Catogne, juste un bout pour redescendre sur Vallorcine ». C’est donc le dernier col, courage !

Le jour se lève enfin quand je repars, je reprends vie et suis encore plus triste que Ben ne soit pas là. Les rayons du soleil et cette lumière l’aurait certainement réveillé et relancé…il était si proche de franchir cette 2ème nuit blanche. Damned !

Je me remémore les paroles de Félix qui me l’a décrit comme simple. Long, mais pas de grosses pentes. Felix, define « pas de grosses pentes » please ? Personnellement, après l’avoir passé, je le décrirai comme très long, découpé en 3 portions avec quelques passages vraiment usants. Rien de technique, mais il n’y a aucun lacet. C’est une ligne droite qui monte sans cesse à 10%. Près de 2h de montée pour atteindre les 1150 m avant de rebasculer sur Trient.



En haut du col, je repasse en mode été. J’ôte le sur-pantalon, la sous-couche et je file non sans donner une petite interview improvisée à un journaliste intrigué par mes manips. PS : Mon interview a été ajoutée au film UTMB 2011 :)

video

Finalement la descente est assez courte, les jambes répondent et je maintiens un bon train. Il est 9h quand j’atteins Trient après 33h de course. Je pointe à la 374ème place. Je me précipite vers la table des organisateurs pour confirmer qu’on ne fait qu’un bout de Catogne.

Il me regarde calmement et me sort la sentence : « Non non, vous faites tout ! ». OK ça c’est dit. Je ne traîne pas et repars de suite. Catogne je connais de nuit, j’aime bien. Ca monte en lacet et la descente dans les champs de vache me va très bien. Je regagne quelques places et arrive à Vallorcine à 11h30 (36h de course). Je prends même le temps de répondre au téléphone avec Jef qui m’encourage et me raconte les prochaines difficultés. Les coureurs que je croise sont quasiment tous devenus des marcheurs, des zombis qui avancent doucement jusqu’aux prochains ravitos.

Pause express à Vallorcine et je file au col des Montet en petit footing. Il me tarde d’arriver, je commence en avoir sérieusement marre. Les nausées reprennent et de nouveau je m’arrête à bord de la route. Cet état m’exaspère, voilà 2 jours que je jongle entre les nausées. Je m’alimente de façon épisodique trop peu pour être au top physiquement mais bien largement assez pour me rendre malade en continu.



Finalement, je me rends compte que je gagne encore des places au classement non parce que je vais plus vite, mais parce que je suis encore là. Je résiste, je ne cèderai pas !

J’arrive à Argentière à 13h après 37h de course (370ème place). Il fait très chaud. Je m’asperge d’eau régulièrement. Je me remémore les explications de JF. Après Argentière tu vas prendre 2 « coups de cul » avant de redescendre sur Chamonix. Bref, ça monte encore. Mon altimètre indique déjà 10 000m de dénivelé positif, mais jusqu’où allons-nous aller ? Je serre les dents et suis 2 frères luxembourgeois qui ont pour objectif de terminer ensemble. C’est beau, eux vont y arriver…

Si proche de la fin (il reste 6 km) je pense fort à mon pote Benoit que j’ai finalement laissé sombrer seul, sans trouver les mots justes et la force de le motiver. Je m’en veux terriblement à cet instant. Il n’est pas à mes côtés sur cette dernière ligne droite alors que j’étais censé être son sherpa, son guide. J’ai clairement failli à ma mission et c’est ce qui rend, encore aujourd’hui, cette « victoire » amère. Je visais des places de finisherS pas un solo dans les rues de Chamonix. Finalement c’est une course ratée, un tour du mont-blanc pour rien.

Les coups de cul dans les hauteurs de Chamonix me paraissent interminables et alors même qu’il reste que 5km, je suis dans un état second, excédé par la course. Comme souvent à la fin de chaque ultra je peste contre tout, j’en ai marre, je ne veux plus jouer. Je frappe violemment mes bâtons au sol quand j’aperçois encore une montée…Non !!! Je veux descendre.

Enfin, la route goudronnée est devant moi, je longe l’Arve et rentre dans les rues de Chamonix. La foule est là et m’accueille. Je suis là, j’ai survécu, je n’ai pas lâché, j’ai tout, mais alors tout donné. Je suis allez chercher au plus profond de moi, tout ce qui pouvait me faire tenir, ma femme, ma fille, le futur champion en route, ma famille, mes potes de run, mes potes de taff, tous ceux qui m’ont soutenu, accompagnés. Je suis là ! Finisher Again, Finisher forever !

dimanche 26 juin 2011

Ironman de Nice 2011

I am an Ironman !
Oui, c’est un peu prétentieux, mais c’est vrai et je le revendique. Je porte mon t-shirt en bombant le torse et mes amis me tâtent le bras pour vérifier si je suis vraiment de fer.
Les non-initiés se demandent certainement ce qu’est un Ironman…Un rapport quelconque avec les super héros de Marvel ? Une série US ? Le cousin de Superman et WonderWomen ?

En fait, il faut remonter en 1977 près de Pearl Harbor pour comprendre. A cette époque, le commandant John Collins, un commandant de la Navy, lance au cours de la remise des prix des 140 miles de course à pied d’Oahu, un défi afin de savoir quels sont les meilleurs athlètes entre les nageurs, les cyclistes et les coureurs. Il regroupe ainsi en une seule épreuve les 3 compétitions les plus dures de l’archipel :
- Le Waikiki Rough Water Swim (3,8km de natation)
- L’Around Oahu Bike Race en cyclisme (179km)
- Le marathon d’Honolulu (42,195 km)
Le 18 février 1978, 15 hommes osèrent se lancer dans l’aventure. Le vainqueur, un marine nommé Gordon Haller fut proclamé Ironman et les 12 « finishers » reçurent pour récompense une figurine en fer soudé et dessiné par Collins lui-même.
Depuis, des compétitions Ironman se tiennent partout dans le monde et les meilleurs se rencontrent une fois par an pour l’Ironman d’Hawai, le Championnat du monde.

Oui ; mais quel rapport avec toi Arnaud, tu ne fais que courir ??
Ca a commencé au triathlon de la Baule pour lequel EY est partenaire. Nous avons fait un trirelais avec Ben et Ludo et même si je n’ai fait que ma partie running, j’ai trouvé l’ambiance top et j’ai évidemment cherché ce qu’il y avait de mythique à faire dans cette discipline... un Ironman…un ultra comme d’hab !
MAIS
1er problématique : Je suis têtard de bronze en brasse non coulée…autrement dit, je ne sais pas du tout nager.
2ème problématique : J’ai fait du vélo de route il y a….20 ans, à l’époque des casques en lanières de cuir et des cales en métal…outch
Allez Arnaud le mental ! A chaque problématique un plan d’action.

1er plan d’action : La natation
a : Dès novembre, je motive mes potes Nico, Ben et Ludo au taf, des nageurs pro (dauphin d’or…ouais la classe) pour venir le midi faire des séances à la piscine Courbevoie. Ils analysent ma « non-technique » de nage et me surnomme très vite « la branche » à cause de mon postérieur qui coule inexorablement au fond de l’eau au lieu de flotter en surface.
b : Je prends une dizaine de cours avec un moniteur pour apprendre à nager le crawl, à respirer et surtout à glisser au lieu de mouliner avec les bras comme un robot-mixeur et trainer mes cuisses de traileurs qui visitent le fond des piscines.
c : Je m’inscris avec ma bande inséparable de SFR, Félix et le prez, au club de triathlon d’Issy pour avoir une structure d’entrainement et des programmes sérieux. Ainsi, chaque mardi soir à 21h on se fait 1h30 dans la ligne d’eau « des canetons » avec les autres gallinacés biens nommées Anne-Paul, Narbé & Co.

2ème plan d’action : Le cyclisme
Problématique difficile à Paris en raison des conditions météorologiques vraiment pourries. Ainsi, il faut attendre avril pour commencer à faire quelques sorties avec Felix, le Prez, Ben et Nico.
Les premières sorties tournent au gag. On ne sait pas enlever les cales pied et dès qu’un obstacle se présente on chute un par un tels des dominos. Les coureurs à pied et autres passants nous regardent en éclatant de rire…
Petit à petit on prend confiance et les sorties s’allongent pour atteindre une centaine de kilomètres dans la vallée de Chevreuse avec pause sandwich et binouze à la fin (oui ; sérieux le programme).


Malheureusement, on trouve rarement du dénivelé dans cette région. Du coup, sur le peu de route qui monte, on reste sur la « plaque » (i.e grand plateau) et on se tire la bourre comme des gamins. Idem en descente où nos sensations de trailers nous poussent à fond…seulement c’est beaucoup plus touchy de corriger une trajectoire à 60km/h sur un vélo de 7kg que à 20km avec ses cuisses. On frôle quelques beaux gadins parfois.

Voilà pour l’historique, ce qui m’amène ce dimanche 26 juin 2011 à 6h30, sur la plage de Nice, en combinaison néoprène, pieds nus sur les galets, entouré de 2499 fous prêts à se jeter dans la méditerranée. Encore une fois je suis accompagné de la crevette atomique, alias Nico.

1ere partie : 3km8 de natation

La corne de brume annonce le départ et bien que je fusse sur la ligne, il y a déjà une vague humaine qui s’est formée devant moi. Ca pousse, ça attrape les pieds, les mains, ca donne des coups de poing et surtout on se coule tous joyeusement. J’ai le souffle court ; je suis parti vite et les noyades répétées m’épuisent. Je panique sérieusement sur ces 500 premiers mètres tellement il m’est difficile d’avancer. Avec ce monde et les vagues qui se forment, impossible d’aligner trois mouvements sans boire la tasse, je me cale rapidement sur du deux temps jusque-là première bouée.
Cette première partie me semble interminable, je suis obligé de m’arrêter régulièrement, coulé ou bloqué par une jambe devant. Je me demande ce que je fais là et comment on peut nager dans de telle condition.


Ma trajectoire n’est pas trop mauvaise et j’arrive à bien gérer le premier virage sans me faire éclater.
Les 2 litres d’eau de mer déjà avalés me travaillent sérieusement et une nausée insoutenable me tourmente. En plus, j’ai l’impression de ne pas avancer et tente parfois de repartir en 3 temps, mais je ne tiens pas. J’ai le cœur qui joue la samba et des nausées terribles, je repars donc rapidement en 2 temps, limite nage indienne.

Enfin, je m’approche du rivage et de la fin de ma première boucle de 2km4. Lors de mes respirations, j’entends au loin le speaker annoncer la fin de la natation pour les premiers concurrents. Je suppute alors qu’on doit être à environ 50 min de course. Sachant qu’il reste 1km4, je peux faire un temps pas trop moche. Je fonce et m’accroche au bras d’un bénévole pour réaliser la sortie « à l’australienne » (on sort de l’eau et on court sur 100 m avant de repartir en mer).
La 2ème boucle passe mieux, le peloton s’est étiré et il y a plus de place pour nager. Je retrouve le sourire.
Je me repasse mes entrainements en tête avec Félix et le Prez. Dire que je ne savais pas nager il y a 6 mois et me voilà terminant ces 4km de natation au milieu des cadors. Le plus dur est fait pour moi. La dernière ligne droite est un peu plus mouvementé, tout le monde accélère et se pousse.

Transition 1

Terre !!!
Tout en enlevant le haut de ma combinaison, je cours à petites foulées dans la montée menant à la zone de transition. La tête tourne un peu après 4 bornes de natation.
Je prends mon sac et décide de rester en tri-fonction. Je mets les lunettes, le casque, les mitaines, les chaussettes, les chaussures de vélo et hop c’est parti.
Les bénévoles passent avec la crème solaire et j’accepte volontiers un petit coup sur les épaules.
Alors que je cours pour récupérer mon vélo, je jette un œil sur le parc qui me semble terriblement vide reflétant certainement un piètre temps natation. J’essaye de trouver le vélo de Nico mais impossible, je file.
Je prends ma bécane et cours jusque la ligne de départ vélo, et hop on est parti pour 180 bornes.

Partie 2 : 180 km de vélo

Premier constat, il fait chaud, très chaud. Je m’hydrate toutes les 10 min et prends des capsules de sels toutes les demi-heures, une idée brillante de Nico encore.
Je me suis fixé comme objectif de faire du 30 km/h de moyenne et j’essaye donc de maintenir un bon 40 sur le plat. Première sensation : les jambes sont là.
Le parcours vélo nous emmène dans l’arrière-pays niçois, une merveille. On traverse les plus beaux villages de France avec en fond sonore les cigales et les encouragements du public.


La première côte à 10% au 20ème kilo picote un peu, mais c’est très court. Par contre au 50ème, on passe aux choses sérieuses : Col de l’Ecre, 20 bornes de montée à 7% environ. Là, ça pique vraiment ! Le compteur fait la grimace. Je me fais doubler par des wagons de cycliste qui me font vraiment prendre conscience que l’île de France c’est plat !


A l’inverse dans les descentes, je m’éclate. Comme en trail, je débranche les neurones et fuse à 65/70km/h. Je rattrape pas mal de monde et maintiens au final une moyenne honorable.
Nice est en vue, la longue ligne droite vent de face est pénible et je m’allonge sur mon prolongateur pour ne pas trop perdre de vitesse.
J’arrive sur la promenade des anglais et observe les coureurs déjà en pistent, il me tarde d’arriver sur mon terrain de jeu.
Un dernier coup d’œil au compteur du vélo, 29.9 de moyenne…cool !

Transition 2

Je pose le pied avant la fameuse ligne transition qui marque la fin du parcours vélo. Je pense à bien garder mon casque fermer sous peine de sanction et cours dans le parc à vélos pour donner mon bolide à un bénévole et pendre mon sac transition.
Je vérifie et vois que le sac de Nico est encore là. J’espère qu’il n’est pas loin !
Je mets mes boosters et enfile mon pied dans mes runnings pré-lacées grâce aux lacets auto-stop et BAM ! Je mets les gaz !

Partie 3 : 42.2 km de course à pied

Le parcours est composé de 4 boucles de 10 kms : des allers-retours de 5km de la plage du centenaire jusque l’aéroport le long de la promenade. A chaque tour, on nous remet un chouchou de couleur différente.
Je pars à 15km/h sur des bases de 2h50, mais très vite je vois que le cœur ne suit pas. Les jambes vont très bien, mais je suis fatigué et je ralentis sérieusement. En plus, la promenade est en feu : 40° à l’ombre ! Ca va faire mal.

Je scrute les concurrents arrivant en vélo en sens inverse et aperçois Nico alors que je finis mon premier aller. Allez Nico !!!!

Même si ce tracé permet de savoir parfaitement où on est et d’avoir des supporters partout, les ravitos tous les 1km5 et la répétition me lassent et me ralentissent. Ca bouchonne à chaque ravito où les concurrents s’arrêtent, s’alimentent, d’hydratent. Je perds un temps fou et prends donc le pli de m’hydrater systématiquement et m’alimenter toutes les 5 bornes. Du coup, la moyenne kilométrique est catastrophique.

Des douches sont positionnées à chaque ravito et je me trempe littéralement à chaque coup afin de garder une température corporelle supportable et éviter les crampes.


Je recroise Nico en sens inverse, on a environ 7km d’écart et on s’encourage donc mutuellement à chaque croisement. Même si je suis terriblement lent, je ressemble à un Pac Man géant sur pattes. Les autres concurrents sont à l’arrêt, en marche rapide ou trottinent doucement alors que je « fuse » à 11km/h. Sensation bizarre qui ne motive pas à accélérer.

Hop, le dernier chouchou, plus que 1 tour, 5km, j’accélère. Je profite de ces deniers moments si précieux et me repasse en tête le fil de la course, les entrainements passés et les sacrifices fais pour être là aujourd’hui. Dernier sprint, 100m, je m’arrache alors qu’un concurrent essaye de me dépasser.


C’est fait, en 12h15m50s… je suis un Ironman.

mardi 26 octobre 2010

Grand Raid Réunion 2010

Me revoilà sur la ligne de départ de ce Grand Raid de la Réunion, 2 ans après, je remets le couvert et tente une nouvelle fois de survivre à ces 163 km et 10 000 mètres de dénivelé positif. Le parcours a en effet été rallongé et durcit. Normal, quant on sait que toute l’élite de l’ultratrail s’est déplacée pour défier la venue de Killian Jornet, sur cette diagonale des fous 2010.

Je suis au côté des 2 500 participants dont mon ami Nicolas pour qui ce sera le premier ultra. Je le tire sur cette voie depuis bientôt un an et il a la « caisse » pour suivre comme on dit dans le milieu. Grand Duc, 6000D, Courchevel et les 100 km de Millau l’an passé, il peut tenir, il faut voir le mental désormais.

Il est 22 h quand le départ est donné et en connaisseur nous partons en trombe avec Nicolas afin de ne pas nous retrouver dans les bouchons au niveau de la montée du volcan.

Après 15 km de montée plutôt soft où nous pouvons courir à une bonne allure au milieu des champs de canne à sucre d’abord et sur les chemins forestiers ensuite, nous atteignons le single de 15km menant jusqu’au sommet du volcan. Ça monte raide avec des portions à 30 %. Le silence est de règle. De temps en temps, les frontales éclairent sur les côtés les premières victimes de ce mur d’accès au Piton de la Fournaise. Moi, j’ai la forme et dépasse les concurrents en les encourageant. Nicolas me suit en me rappelant par moment qu’il reste 140 km encore. La fin de la montée est difficile, le paysage évolue franchement lorsque nous nous approchons du sommet, jusqu’à la franche disparition de la végétation. L’altitude se fait sentir, mais nous apercevons au loin les cratères du volcan en éruption. Le spectacle est magique et nous transporte doucement jusqu’au sommet.

Il est 3h du matin quand nous atteignons le premier point de contrôle soit 5h16 de course. Une bonne montée rythmée sans trop s’épuiser nous permet de pointer à la 211ème place.

Ma connaissance du parcours me galvanise, je suis confiant et tire Nico dans la plaine des sables puis la montée de l’oratoire Ste-Thérèse avant d’accélérer encore dans la descente pierreuse du Piton textor. Nico lâche un peu, il est presque 5h du mat et la fatigue se fait sentir, il manque quelques appuis et risque la chute. Je le laisse s’allonger 10min au ravitaillement du 40ème km alors que nous avons maintenu notre classement.

Cette micropause a été bénéfique et nous repartons de plus belle vers Mare à Boue. Après Textor, le décor redevient plus vert. Nous franchissons avec prudence les nombreuses échelles permettant de passer les clôtures. Les chemins sont glissants et il faut faire attention. Nico, certainement marqué par cette première nuit sans sommeil et ces 20km de montée non stop, chute lourdement sur le genou. Rien de grave heureusement, il est 6h et le soleil s’est levé et Mare à Boue (50ème km) est visible au loin. Une portion de route goudronnée et nous voilà dans ce camp de vie aménagé de tentes et lits de camp militaires. Nico à même la force de sprinter pour passer devant moi au pointage, 8h de course et nous pointons à la 220ème place.


J’ordonne à Nico de filer à l’infirmerie alors que je m’occupe du ravitaillement. Je fais le plein, remplis les Camel et le rejoins pour le presser un peu. Il me tarde de repartir avant d’être refroidi complètement.
Le parcours a été modifié depuis l’année dernière et nous devons d’abord descendre sur HellBourg avant de remonter au Piton des Neiges. Je me remémore le plan Google Earth qui décrivait la suite des réjouissances et pars confiant…erreur ! La forêt de Bélouve est une succession de montées descentes techniques avec des racines de partout.



Je me mets en mode « Off » et enchaîne les difficultés les unes après les autres sans réfléchir; en faisant abstraction des douleurs qui m’envahissent. J’ai perdu Nico en chemin, mais je l’attends sur la route du ravitaillement alors que j’essaye de m’alimenter, ce qui devient de plus en plus difficile. Les barres céréales ne passent plus et les ravitaillements manquent franchement de salé.

Nicolas arrive relativement rapidement, il est marqué par cette section infernale, mais a encore la force. Je suis impressionné par sont mental, il peut le faire. On poursuit sur la route goudronnée avant d’attaquer une descente assez raide vers HellBourg. La descente est technique et il faut avoir des cuisses solides pour absorber les chocs répétés. Nicolas ralentit un peu et je fonce tout droit.


Je ressens petit à petit une douleur au niveau de la cheville gauche. Il ne me semble pas avoir entendu craquer ni même fait de faux mouvement. Je fais abstraction, on verra plus tard.
J’atteins Hellbourg et attends Nico sur la route menant au ravitaillement. Je le sens vraiment affaibli et le gros morceau arrive. Il est 10h30 et nous sommes à Hellbourg (km 70), après 12h30 de course nous sommes descendus à la 268ème place. La partie Bélouve a été difficile, mais le classement reste correct sur 2 500 partants. Il ne faut pas trop se laisser aller.

Je presse Nico car je ne sais que trop bien qu’on à tendance à s’endormir rapidement sur ces lieux paisibles. Il faut faire abstraction et vite repartir loin de ce confort éphémère. Tel un chant de sirène qui vous appelle, il est facile de se laisser tenter, mais non, la course n’est pas finie.

Nous repartons vers la plus grosse difficulté du parcours : le Cap Anglais. 10km de montée non stop à 20/30% pour atteindre le Piton des Neiges. Un effort intense, silencieux de plus de 3h30. Nico me demande souvent si c’est encore long et je lui réponds systématiquement qu’il ne faut mieux pas savoir. Nous avançons lentement. D’abord en forêt, le sentier se faufile ensuite dans la montagne avant d’atteindre la partie rocailleuse.


Nous arrivons au sommet après 16h de course et à la 270ème place. Une bonne montée nous permet de garder un classement stable. Nico est épuisé et arrive 10min après moi au sommet. Je le laisse s’hydrater avant d’attaquer la fameuse descente du Bloc. 10 km de quasi chute libre où il faut perdre 1 500 mètres de dénivelé sur un sentier technique, constitué de marches stabilisées par des rondins de bois. La descente est longue et je m’accroche à la 6ème féminine et à sa team pour garder un rythme élevé.

Ma douleur se fait de plus en plus vive et j’essaye de bien l’écouter pour identifier l’origine. Plus je me concentre, plus je sens les battements de ce pied douloureux. Ça paraît fou, mais c’est comme s’il me parlait. Ce n’est pas la cheville, ni une entorse, c’est mon tendon qui est enflammé et qui souffre. Même si ça n’enlève pas la douleur, ça me rassure. Une tendinite n’est pas bien grave, je serre les dents.

Enfin la fin du sentier, je marche en attendant Nico et nous atteignons ensemble Cilaos, le fameux 90ème km, après 17h40 de course. Il est bon de savoir que les connaisseurs vous conseillent d’arriver « frais » à Cilaos, car « c’est là que la course commence ». Après Cilaos, vous attaquez la redoutable montée du Taibit et pénétrez dans Mafate (i.e l’enfer). Je dois avouer qu’après 18h de course, la montée du volcan, Bélouve et le Cap Anglais…je ne suis PAS frais et j’aurais même tendance à dire que je suis bien fumé.

Nous profitons de cette première base de vie pour un bon massage. La masseuse me confirme que mon pied à une sale tête et me donne un antidouleur costaud. Nous récupérons nos sacs assistance et refaisons le plein de gels énergétiques. Je change de chaussette et de bas de contention et mets également un sous-maillot technique, car la nuit dans Mafate est fraîche. Nico avait également eu la brillante idée de prendre du Red Bull ce qui me donne un bon coup de booste. Je me passe de la crème anti-inflammatoire, on passe au ravitaillement chaud et nous voilà repartis après pile 1h de pause. A la sortie de Cilaos nous pointons à la 257ème place. Il est 16h39.

Je ne serais pas expliquer comment c’est physiologiquement possible, mais je passe la 4ème et avec une volonté féroce de passer le col du Taibit avant la nuit je me mets en allure marathon et remonte un à un les concurrents dans la descente vers la rivière et les premières montées du Taibit. J’entends Nico derrière me crier « On n’est pas partit un peu vite là ! ». Je réfute sachant parfaitement que je suis parti comme un boulet de canon. Tellement qu’on arrive au pied du Sentier du Taibit (km 97) à la 242ème place, il est 18h. La nuit commence à tomber. C’est raté pour la montée de jour mais c’est pas mal du tout.

Le Taibit ne me fait pas peur et je rassure Nico en lui décrivant cette montée comme « facile » comparée à l’enfer vécu au Cap Anglais. Des escaliers et quelques lacets un peu raides avant d’atteindre le sommet et de chuter dans Mafate vers Marla. Je suis en solo, comme d’habitude, Nico pourtant très bon descendeur n’arrive pas à encaisser, au niveau des cuisses, les sauts de cabri imposés par le terrain. J’atteins Marla à 20h30 (après 22h30 de course) à la 246ème place.
Je file à l’infirmerie, mon tendon étant à vif. Il me passe un coup de « bombe magique » pour anesthésier la douleur et me redonne un antidouleur. Ils ne peuvent m’en donner qu’un seul, stock limité oblige, et me précisent qu’il faut en prendre un « Toutes les 3h ».

C’est donc une course contre la montre qui commence pour moi. La douleur est trop forte et je pourrais à peine marcher sans cette gélule. Mais cela implique que je dois atteindre les ravitos qui en ont avant les 3h fatidiques, marquant l’arrêt des effets anesthésiant et me contraignant à marcher ou à me stopper. Le moral en prend un coup. Nous sommes au km 103, il en reste donc 60 à tenir comme ça avec Mafate, Dos D’âne…ça va être très dur !

Quand je ressors de la tente, je retrouve Nico au ravitaillement en train de prendre une soupe chaude. Je fais de même avec un bon café et nous repartons. Un compagnon de route souhaite se joindre à nous, Arnaud lui aussi, a des douleurs au genou et au pied. Nous poursuivons à trois notre périple dans Mafate. Je mène un bon rythme, mais mes compères suivent bien et nous filons vers Trois Roches (km 106) puis Roche Plate (km 111) en longeant le lit de la rivière d’abord avec des passages de ravines avant de monter sur flanc de colline pour atteindre un passage somptueux. Nico souffre un peu dans la montée, mais Arnaud et moi l’attendons en reprenant notre souffle.


La main serrée sur un filin mécanique fixé à la paroi, nous longeons le sommet de la colline pour atteindre cette brèche qui permet de passer sur l’autre flan de la montagne. Une vue à couper le souffle avant la descente vertigineuse sur les Orangers. Là encore, j’accélère, car je recommence à sentir mon pied. Je dépasse pas mal de concurrents et distance mes amis. Je pousse fort dans les montées et m’arrache dans les descentes. Au loin, je commence à apercevoir les lumières, vite ! Je n’en peux plus, je dois marcher. Comme si la ligne d’arrivée était à ce ravitaillement, je serre les dents pour que personne ne me dépasse et atteins le village des Orangers (km 116) à la 224ème place après 27h de course. Il est quasiment 1h du matin.

Je cherche l’infirmerie, mais il n’y a rien ici… le drame ! Pas de bombe magique, pas d’antidouleur ! Heureusement, un concurrent me donne un antidouleur et je prends une grande bouteille d’eau que je me verse doucement sur le pied en attendant mes compagnons. Ça apaise au fur et à mesure la douleur, mais j’ai le moral dans les chaussettes… comment vais-je faire ?
Nico et Arnaud arrivent enfin et je les presse encore pour repartir au plus vite…je viens de prendre ma gélule, je peux donc tenir 3h encore une fois. Intérieurement je suis persuadé que je ne vais pas finir. Mon tendon va finir par céder et les antidouleurs ne suffiront plus. Il faut que je tienne le maximum et sorte au moins Nico de Mafate. Je me donne pour objectif le sommet de Dos d’âne…courage !



À la sortie des Orangers, on se lance dans un jeu de montagnes russes dans Mafate comme je m’en doutais. La douleur est estompée et je fonce littéralement. Je hèle Nico régulièrement pour entendre un « Ouaihhh », mais au fur et à mesure la voix se fait plus lointaine jusqu’à être inaudible. Je ne peux pas me permettre de l’attendre au milieu de nulle part et je trace direction Deux-Bras (km 126). J’arrive à 3h46 après 29h46 de course. Je suis 225ème.
Deux-Bras est une base de vie installée au milieu de nulle part. Ce ravitaillement marque la fin de Mafate avant d’attaquer la montée vers Dos D’âne. Je récupère mon sac assistance et vais à l’infirmerie.

La masseuse n’en revient pas de l’état de mon tendon. Un œdème à commencé à se former, gonflant le pied et entraînant donc des frottements sur la chaussure et du coup des brûlures. Pas beau pour résumer. Elle me donne un antidouleur + 1 autre pour dans 3h (ouf un d’avance). Je me ravitaille, prends un Red Bull que j’avais mis dans le sac assistance et attends Nico 10 minutes. Il arrive enfin, marqué, affaiblit. Il a lâché Arnaud et a réussi à atteindre Deux-Bras. Je suis hyper fier. Moi qui lui prodigue conseils et astuces, je suis impressionné par cet exploit. Il n’avait jusqu’alors jamais couru plus de 100km et encore c’était à Millau sur route, accompagné d’un vélo à ces côtés. Là il vient de faire plus de 120 bornes dans un enfer indescriptible. Chapeau jeune padawan !

Nous ressortons avec Nico de Deux-Bras après 50 min de pause et attaquons Dos D’âne. Un enfer pour Nico qui lutte sur ce single raide de 700 mètres de dénivelé sur 10 km. Échelles, filins, rochers abrupts, la montée est longue. J’ai la forme et distance Nico. Le soleil se lève et il fait très vite lourd malgré les goyaviers qui nous entourent.



La vue au sommet de Dos d’Ane est apaisante avec l’Océan au loin. L’arrivée est proche. Nico me rejoint et on se lance dans la descente vers la Possession. Après une route goudronnée, on replonge en forêt et c’est reparti pour les montagnes russes avec des passages jonchés de racines. Ça devient vite un calvaire surtout que mentalement et via Google Earth je m’étais représenté cette descente comme facile. Les heures défilent et toujours rien. Heureusement que j’avais un antidouleur d’avance que je peux prendre sur la route. J’accélère, impatient d’arriver, je distance Nico encore une fois.

Il est 9h40 quand j’arrive ENFIN à la Possession (km 142). Je suis dans un état d’énervement rarement atteint. Cette portion m’a vraiment paru interminable. Ils annonçaient 10km de descente et j’ai dû mettre 3h avec des montées-descentes dans tous les sens. Je suis las. Je suis tombé à la 251ème place. Je file à l’infirmerie sachant que j’ai pris de l’avance sur Nico. Un petit coup de bombe froide, un massage et mon antidouleur que je ne pourrais prendre que dans 1h.

Quand je ressors, je vais à la table de pointage et m’aperçois que Nico est déjà passé et repartit. Je file rapidement sur la route côtière où les voitures nous klaxonnent en guise d’encouragement. L’engouement pour cette course m’impressionne. Les locaux ont une vraie culture de la course nature et ils sont conscients et admiratifs de l’exploit que nous sommes en train de réaliser. Leurs encouragements ne cessent pas et ils nous transportent. Alors que j’ai rattrapé Nico et que nous attaquons le fameux chemin des Anglais, un local se met à marcher à côté de nous et engage la conversation. Il nous précise qu’il a 69 ans et qu’il fait très souvent ce sentier jonché de pierres volcaniques.

Construit dans les années 1800 par les Anglais, le chemin s’est fortement abîmé aux passages des charrettes. Du coup, seule la rangée de pierre du milieu est « potable ». Alors qu’il nous raconte cela, de mon côté je force pour rester en tête et ne pas perdre la face. Dur ! Quels randonneurs ces Réunionnais !

Si ce chemin ne pose pas vraiment de problème en montée, en descente c’est un enfer. Les pierres, même au milieu, sont déplacées et les appuis sont difficiles à trouver. Avec Nico on serre les dents et on atteint la Grande Chaloupe (km 147) à midi après 38h de course environ. On est encore à la 253ème place et on se lance dans la dernière montée avec envie.

Lentement mais surement on monte vers St-Bernard puis le village bien nommé La Montagne. Des locaux sont sur le chemin et ont dressé des ravitaillements sauvages où ils nous proposent de l’eau fraîche et même de la bière. Pour ma part je prends uniquement un glaçon que je glisse dans la chaussette. Plus loin des Réunionnaises se lancent dans une danse locale en habit traditionnel.

Lors de cette montée, peu de concurrent devant ou derrière, mais nous sommes accompagné par un français qui habite la Réunion depuis 10 ans. Ancien handballeur, il vit ici avec sa femme et ses enfants et nous pouvons discuter longuement sur la géographie de l’île et sur la gentillesse et la chaleur de ses habitants. Il nous accompagne longtemps et nous donne même un peu d’eau gazeuse qu’il a gentiment apporté…quel bonheur.

Après une longue montée sur route goudronnée on reprend le chemin de la forêt avec 3 montées raides puis une descente pleine de racines. Nico lâche petit à petit et je file vers le prochain ravitaillement.


Il est 14h48 quand j’arrive au Colorado (157 km), 260ème. Il ne reste plus qu’une descente. Je me fais mettre en dernier coup de bombe magique et attends Nico 10 bonnes minutes. Il commence à lâcher, mais ça va le faire.

La dernière descente n’est que souffrance et enfer. Des wagons entiers de coureurs nous dépassent. Je n’ai plus qu’une chose en tête ne pas dépasser les 300. Je hurle sur Nico en lui rappelant que ces passages sont plus simples et surtout que nous avions fait une bonne partie 2 jours avant la course en reconnaissance. Seulement après 160 km, c’est dur ! Même sur terrain connu, ça reste une douleur quasiment insupportable.

Le stade est à porter de vue, on accélère et on passe la ligne main dans la main en 42h24, 288ème. J’ai survécu, encore !

dimanche 23 août 2009

UTMB 2009

Des mois d’entrainement et me voilà enfin sur la ligne de départ. Moins d’un an après le Grand Raid de la Réunion, je suis assis, par terre, en train d’attendre le départ de mon nouveau défi, l’Ultra Trail du Mont-Blanc ou UTMB. Face à moi, au loin, le soleil commence à descendre derrière les sommets enneigés. Il est 18 h et il reste 30 min avant le départ.
Je me concentre et regarde devant moi le SAS élite se remplir doucement. Scott Jurek, Julien Chorier, Dawa Sherpa, Marco Olmo, Karine Herry et les autres stars de l’ultra sont là. Ils ont l’air « comme nous » et pourtant les exploits qu’ils réalisent me laissent sans voix et j’ai l’impression d’être un môme devant des héros de BD.
Les commissaires de courses s’approchent et commencent à peser les sacs de l’élite. Dans un souci d’équité, il est stipulé dans le règlement qu’aucune assistance externe n’est autorisée et par conséquent, que chaque coureur doit disposer d’un sac avec le matériel obligatoire (frontale, couverture de survie, sifflet…) et une réserve d’eau d’au moins 1 litre.
Les camelback des pros ont l’air léger, mais tous respectent la règle. Un des commissaires s’approche de moi, positionné juste derrière le sas élite, et prend mon sac…Son appareil n’affiche rien…Mon sac est plus lourd que ce que la balance permet de peser ! C’est tout moi ça. Tellement peur de manquer d’un truc que j’ai amené toute ma maison dans mon sac. Au moins, je respecte la règle.
Félix me prodigue ses derniers conseils sur le contenu de mon sac et je m’allège un peu en enlevant un de mes vêtements chauds, un bonnet et d’autres éléments qui effectivement ne m’auraient pas servi. Je donne tout cela à Sébastien et Jean-Pierre, nos suiveurs-coach de choc. Seb me suivra sur différents points du parcours, alors que JP suivra Félix.

Il est 18 h 20 et la musique se fait entendre. « Conquest of Paradise », l’hymne de départ de l’UTMB. Tout comme la BO du film « 1492 », avec Christophe Colomb qui atteint le nouveau monde, cet air nous met dans l’ambiance. La conquête du territoire tout d’abord, avec la traversée des Alpes françaises puis l’Italie, la Suisse et retour en France. Un périple de 160 km, 9 cols avec 10 000 m de dénivelé positif. Et enfin un périple intérieur, où chacun devra repousser ces limites physiologiques et psychologiques pour revenir ici, à Chamonix…
Le décompte a commencé. On s’encourage avec Félix une dernière fois, et PAN ! Le départ est donné.
Ca part vite, environ 15 à l’heure, comme un marathon, mais ici on part pour 160 km. Nous sillonnons les petites rues piétonnes de Chamonix que des milliers de spectateurs ont envahies. Les bars, les balcons, les trottoirs... toute la ville est bondée. Les encouragements me transcendent et l’ambiance qui se dégage de ce départ est indescriptible. Malgré quelques coups d’épaule sur les premiers mètres, l’ambiance est très fair-play entre les coureurs. Les épreuves d’ultra-trail sont des courses avant tout contre soit même, à la recherche de ces limites, d’aller plus vite, mais pas plus vite que l’autre. Le coureur adverse est en fait un compagnon de route. Moi, c’est au côté de Félix que j’entame cette course. Que d’aventures vécues ensemble depuis près de 3 ans, Londres, La Réunion, Millau, Belvès…Nous pensons également à nos copains de route de toujours : Le Prez blessé nous suit certainement derrière son ordinateur tout comme Benoit et Nabil à l’autre bout de la planète.

Ce début de course à la sortie de Chamonix nous emmène dans un sous-bois jusqu’au petit village des Houches, premier ravitaillement et début de l’ascension du premier col, le Col de Volza. Je sors mes bâtons et me mets derrière Félix. Le départ rapide me fait mal, et j’ai déjà le souffle un peu court. Félix, avec sa puissance, me met quelques mètres rapidement. Je m’accroche et tente de le suivre. Félix me prodigue encore quelques conseils sur l’utilisation des bâtons. S’en servir comme appui sur la dragonne plutôt que de rester main grippée sur le manche… et il est vrai que ça facilite les choses. Nous dépassons la grande championne Karine Herry et les chemins forestiers s’assombrissent doucement. Félix s’arrête le temps d’une photo, ce qui me donne le temps de revenir à son niveau et de souffler un peu. Nous contemplons la vue splendide qui s’offre à nous : la vallée de Chamonix éclairée par le soleil couchant et le Mont-Blanc.

Nous repartons et rapidement Félix prend de nouveau de l’avance. Heureusement, nous arrivons au sommet et je peux reprendre un rythme de croisière normal. La descente qui mène St-Gervais est sinueuse, mais relativement simple. Quelques bottes de lapiaz, des cailloux un peu glissants me ralentissent tout de même. Félix, grand descendeur qu’il est, s’envole devant. Je lui fais signe de loin et nous savons tous les deux que nous ne nous reverrons probablement pas avant l’arrivée. La nuit tombe sur la vallée de St-Gervais et j’allume ma frontale pour la fin de la descente.

J’arrive à St-Gervais après 2 h 20 de course, il est 20 h 50 et il fait complètement nuit. La descente m’a fait du bien, j’ai repris un rythme normal et je me sens en grande forme. Je m’arrête quelques secondes pour remplir mon camelback et avaler une soupe en rajoutant un peu de sel pour améliorer ma réhydratation et de l’eau fraîche pour la boire plus rapidement. La mise au point de cette potion fait toujours sourire les bénévoles qui nous accueillent si chaleureusement. Ils ne comprennent pas pourquoi je ne veux pas me réchauffer.
Le sourire aux lèvres, je suis repéré par une télévision suisse qui m’interpelle pour répondre à quelques questions. J’accepte alors que je déguste ma soupe :
« Alors comment vous sentez-vous pour l’instant ? » me lance le commentateur.
« Vous savez ce n’est vraiment que le début. Je dirais même que la course n’a pas commencé. La route est longue et la première vraie difficulté arrive, le col du bonhomme de nuit. Il faut juste espérer qu’il ne fasse pas trop froid là-haut. »
Je repars dans les rues de St-Gervais, bondée malgré l’heure et croise avec joie Seb et JP qui m’attendaient à la sortie du ravito. Seb court quelques mètres à mes côtés et m’annonce que j’ai 7 minutes de retard sur Félix. Je suis content, moins de 10min ce n’est pas trop mal.

Sur ce chemin agréable menant aux Contamines, je pense à m’alimenter. Malheureusement plus concentré sur ma barre de céréale que sur ma foulée, et certainement fatigué, je me prends une racine et m’étends de tout mon long… heureusement plus de peur que de mal, mais je suis sonné et je continue en marchant sur quelques mètres avant de pouvoir reprendre.

J’attaque la montée vers le fameux Col du Bonhomme. Des torches de feu au niveau de Notre Dame de la Gorge marquent le début de la montée. 1000 m de D+ sous un vent glacial et une brume dense. Il faut froid, il fait nuit, il fait noir et je ne vois pas le bout de cette montée. Des cailloux imposants obligent à soulever haut la jambe et à pousser avec les bâtons qui s’enfoncent dans la terre… pas simple et surtout très usant. Avec l’altitude, le souffle se fait plus court. Je regarde mon altimètre : 2300m… j’y suis. La fin de la montée à 2400 m d’altitude est marquée d’une croix chrétienne certainement signe de rédemption après les efforts accomplis.
La descente qui suit est une horreur pour le piètre descendeur que je suis, les crevasses qui se présentent sont dangereuses et, de nuit, difficilement visibles. Un enfer pour les chevilles et les tendons d’Achille. Les bâtons s’enfoncent de plusieurs centimètres dans la boue et je bascule à droite, à gauche.

J’arrive au petit village des Chapieux (50e km), non sans joie, après presque 8 h de course, il est 2 h 20 du matin. La descente fut vraiment terrible et mon tendon d’Achille me fait souffrir. Je fais le plein d’eau et rentre dans la tente ravitaillement en récupérant quelques aliments et repars aussitôt. Il fait nuit et de plus en plus froid et je ne veux surtout pas me refroidir.
J’entame la montée vers la Ville des Glaciers par une large route goudronnée. Je marche à vive allure en m’aidant des bâtons pour cadencer mes pas. Je dépasse pas mal de concurrents trainant la patte ou arrêtés sur le bord de la route. La montée n’est pas très raide, mais étalée sur 5km, je la trouve interminable. Plus je m’approche du village, plus je peux apercevoir sur la droite, la file indienne de couleur qui sillonne la montagne pour atteindre la frontière italienne par le Col de Seigne. Je m’engage à mon tour dans cette montée avec volonté et envie.
Cette envie disparaît rapidement, sous un vent glacial et brumeux et une pluie fine qui fouette le visage, les lacets se succèdent encore et encore. Je n’en vois pas le bout et j’ai froid. Ma frontale n’arrive pas à percer ce brouillard et je lutte désespérément pour chercher les balises. Je crois voir le même rocher sur la droite donc je pars à gauche et inversement. Plus de 2 h de montée interminable.
J’arrive au sommet (2500m – 60e km) congelé, mais soulagé. Les bénévoles m’accueillent au pointage en m’indiquant un igloo jaune pour me reposer et un feu de bois où se réchauffent quelques coureurs.
Pour ma part, je ne perds pas une seconde dans ce cauchemar et fonce vers la descente qui me mène vers le Lac Combal dans la vallée d’Aoste et surtout vers des températures plus agréables.
J’attends avec impatience le soleil. Je regarde ma montre qui indique 10 h de course. Il est donc 4 h 40 du matin. J’ai encore 1 à 2 h à tenir avant que le soleil ne se pointe. La descente qui mène au Lac est difficile au début à cause du manque de visibilité, mais plus je descends, moins le brouillard se fait présent, la descente devient alors plus facile et je peux allonger ma foulée malgré la boue et les crevasses.
J’arrive au Lac Combal à 5 h 30 et il fait encore nuit. Il fait très froid et les concurrents blafards posés sur les bancs me convainquent de ne pas rester ici trop longtemps. La pluie fine qui tombe me refroidit rapidement durant cette courte pause et j’ai du mal à repartir sur la longue ligne droite boueuse qui mène jusqu’au pied du Mont Favre et ses 2500 m d’altitude.
Heureusement, le soleil se lève enfin ! La vue se dégage et me rappelle pourquoi je suis ici. Le Mont-Blanc se réveille sur ma gauche et le Mont-Favre, qui n’était qu’un bloc immense sombre et imposant devient une montée paisible envahie de lapiaz et bordée par des torrents. La descente vers le Col Chercouit est caillouteuse, mais agréable. Nous longeons les balcons naturels du mont avec la vallée en contrebas et au loin les télécabines italiennes.
Je traverse le ravitaillement du Col rapidement pour entamer ma descente vers Courmayeur, impatient. La descente est difficile, après avoir longé les routes caillouteuses empruntées par les chasses neiges, nous piquons dans la forêt où s’enchaînent racines et grosses caillasses.
J’arrive après 13 h 48 de course dans la ville italienne de Courmayeur marquant la mi-parcours, il est 8 h 20. Seb m’accueille à l’entrée de la ville et m’accompagne jusqu’au complexe sportif où mon « sac assistance » m’attend.
Chaque coureur a le droit de déposer avant le départ un sac assistance qui est acheminé jusque Courmayeur. Cela permet d’y mettre un change complet, des barres céréales… tout pour refaire le plein et repartir pour les 90 km restants.
Pour ma part, je passe en mode « été », car je sais que la montée de Bertone et du Grand Col Ferret en plein cagnard risque de faire mal. Je prends également le temps de me faire masser le tendon d’Achille douloureux depuis la descente des Chapieux. Un bol de soupe chaude et quelques barres céréales et me voilà paré.
Je repars à 9 h 10. Ma pause aura duré environ 50 min. C’est long, mais indispensable si je veux pouvoir finir l’UTMB avec encore 5 cols à franchir. Sébastien me signale que je suis 1h derrière Félix qui s’était aussi arrêté 50min. Ça fait chaud au cœur, je regarde Bertone au loin en pensant à mon ami qui doit lutter dans cette montée.
La reprise est difficile, les jambes sont dures et les tendons douloureux. La sortie de Courmayeur se fait par de petites routes goudronnées assez raides pour nous mener au pied de Bertone. Une montée terrible avec des pentes à plus de 20 % sous un soleil de plomb. Mon cœur va exploser, je force pour ne pas m’arrêter à chaque lacet. Les jambes et les bâtons doivent monter haut pour ne pas accrocher les racines et les blocs de pierre qui jonchent le sol. Je bois beaucoup et j’ai beau porter mon regard très haut, je ne vois toujours pas le sommet. Heureusement, le parcours part sur la gauche et après une dernière montée dégagée j’atteins le ravitaillement du refuge Bertone (km 82) perché à 2000 m d’altitude à 10 h 40.
Encore une pause très brève pour remplir le camelback qui s’est rapidement vidé sous ce cagnard. Je poursuis sur les balcons naturels menant au refuge de Bonati. Le terrain n’est pas très technique et alors que je saute de rocher en rocher à l’approche du ravitaillement, je m’écroule, terrassé par une douleur soudaine émise par mon tendon extenseur du gros orteil. Le bougre, sans prévenir, est enflammé comme jamais. Impossible de poser correctement le pied à plat. Je suis obligé de finir en boitant et avec le bâton comme béquille pour atteindre le point de ravitaillement de Bonati (altitude 2020 m - km 90). Je m’assois et me masse vigoureusement le pied à l’arnica. Je regarde ma montre, il est 12 h 20 (18 h de course). J’ai perdu beaucoup de temps sur cette portion pourtant simple. Je ravale donc ma douleur et repars aussitôt vers Arnuva avant d’attaquer la montée du Grand Col Ferret, point culminant de la course.
Le soleil tape très fort et j’ai beau regarder très haut, je ne vois pas le sommet de ce monstre. La pente se fait de plus en plus raide et mon cœur s’emballe. Avec l’effet de l’altitude, l’effort à fournir est terrible. En plus, le temps se dégrade, et le soleil fait place au brouillard et à la pluie. Je vais mettre plus de 1 h 30 pour monter ces 1000 m de D+ et j’arrive exténué au sommet (km 100 – 2540 m).
J’entame enfin la descente quand mon pied droit commence à hurler de douleur. Mon tendon n’en peut plus et le fait savoir. Je suis obligé de m’arrêter, enlever la chaussure et me passer du baume arnica en espérant que cela limite la douleur. En vain, je suis obligé de marcher dans cette descente alors que le soleil pointe de nouveau son nez et que le chemin large et sans caillou aurait pu me permettre de dérouler un peu. Les 8km de descente sont un calvaire et j’enrage de ne pas pouvoir courir à fond. Il me faut 2h pour enfin voir s’approcher le village.

J’entends au loin un « Arnaud » salvateur. Seb est venu m’accueillir à l’entrée du petit village suisse de La Fouly (km 108). Pour ma part, je suis au plus mal, j’ai mal au pied et le moral dans les chaussettes. J’ai la tête qui tourne, en sueur, mal au ventre et ma vision a clairement diminué. Il est 17 h et je cours donc depuis plus de 22 h. Je me suis rarement senti aussi mal. J’ai l’impression que plus rien ne va, que je vais m’effondrer dans 30 secs.
Seb me porte littéralement jusqu’au ravito et j’entre dans la maisonnette où des tables dressées nous proposent fromage, cake, banane… tout pour faire le plein. Je vais rapidement m’asseoir sur un banc et m’écroule en tapant du poing. La fin est proche. Je ne peux pas, je ne peux plus (veux plus) continuer dans cet état. Seb est là, à côté. Je l’entends parler, mais je n’arrive pas à comprendre. Je suis très loin et mon esprit divague. Je pense à ma famille, mes amis, pourquoi continuer pour avoir encore plus mal ?
Seb me force à manger du fromage. Je m’exécute même si je n’ai rien envie d’avaler. J’avale doucement des morceaux de fromage et peu à peu je retrouve ma vision périphérique. Seb continue à me rebooster. Il me parle de Félix qui est maintenant à près de 3 h devant. Hai, quand même ! J’ai perdu beaucoup de temps. Peu à peu, au rythme des bouchées, le moral revient et l’idée de tout laisser tomber qui m’avait habité un temps est complètement partie. Je me repasse un peu de Baume de Tigre sous les pieds afin de revigorer mes pieds endormis et je me prépare enfin à repartir.

Je redémarre lentement, mais je sens que le réservoir est plein et que j’en ai de nouveau sous le pied. J’accélère franchement dans cette descente à faible pente et sur chemin peu technique pour grignoter plus de 80 places au classement. C’est avec étonnement que Seb me retrouve si rapidement au pied de la montée de Champex. Je suis « On Fire ». J’en rigole même tellement cet épisode est typique d’un ultra. L’effort est tellement long que chaque coureur à plusieurs phases de moins bien et de mieux. Ma phase de moins bien a été terrible, mais j’en suis sorti grâce à Seb et je suis sur une phase de grand mieux. J’en profite sachant très bien que cela ne va pas durer et que finalement c’est aussi ce que l’on recherche dans l’ultra sans vraiment se l’avouer : des moments d’extrêmes souffrances et des moments de pur bonheur sans aucune comparaison. Une succession d’émotions au fil des kilomètres.

Je passe en coup de vent à côté de Seb et profite de ma forme pour attaquer la montée de Champex à grands pas. La montée est agréable, en sous bois et je dépasse de nombreux concurrents assis sur les rochers, à la limite de l’asphyxie.

Il est 20 h quand j’arrive au village de Champex-Lac à 1500 m d’altitude (123e km). Le point de ravitaillement est ici beaucoup plus conséquent et comparable à celui de Courmayeur. Des tentes de kinés et de podologues à l’extérieur et une immense tente au centre qui héberge d’un côté les spectateurs et de l’autre les coureurs pour le ravitaillement en boisson et nourriture.
Je rentre dans le sas coureur, fais le plein dans une assiette pour moi et Seb, et pars m’asseoir à ses côtés dans le sas spectateurs.
Seb est épuisé également. Il me suit depuis le début et a dû rouler des centaines de kilomètres sur les routes italiennes, françaises et suisses pour pouvoir atteindre, à chaque fois et dans les temps, les points de ravitaillement souvent perchés dans des petits villages de montagne difficilement accessible en voiture. Je l’en remercie encore et nous partageons rapidement un repas très sommaire fait de pain, de fromage et de soupe chaude.
Je m’aperçois que je me suis fait remarquer dans ce sas spectateurs. Les personnes assises à côté de nous me dévisagent et entament la conversation. Ils sont ébahis par la performance que nous réalisons et par mon état de forme. Il est vrai que je me sens particulièrement bien. Il reste 40 km, certes terribles, car de nuit et avec 3 cols hors catégorie comme diraient les cyclistes, mais je suis très serein et le fait d’avoir passé ce gros coup de mou m’a renforcé moralement. À part blessure grave, je sais que je vais finir et cela me rend encore plus fort.
Une fois restauré, je fais un rapide passage chez les kinés, car mon tendon me fait terriblement souffrir. Les 5 Suissesses constatent que, effectivement, j’ai une méchante tendinite et que cela doit faire mal. Je confirme et reçois un coup de bombe magique pour refroidir le tout afin de tenir jusqu’au prochain ravito… Il va falloir que je serre les dents. Je repars de nuit dans les rues de Champex et salue Seb que je ne reverrai pas avant Vallorcine. C'est-à-dire après les 2 cols monstrueux que sont Bovine et Catogne. Je longe le lac froid et sombre jusqu’à la sortie de la ville et m’engage sur un petit chemin forestier direction Bovine.
Pour vous situer Bovine, ce sont des blocs de rochers énormes empilés les uns sur les autres jusque 2000 m d’altitude suivis d’une descente terrible jonchée de racine et de rochers glissants. De nuit, avec 130 km dans les pattes et 30 heures sans dormir, cela devient vite un enfer.
C’est donc avec un peu d’appréhension que je m’attaque à cette montée. Le brouillard est épais et les balises vraiment peu visibles. Les blocs de rochers sont vraiment énormes, on ne m’avait pas menti. On doit pousser fort avec les cuisses et le haut de corps sur les bâtons pour monter de bloc en bloc. Le rythme cardiaque s’accélère très vite. Je dois ralentir tous les 100 m pour souffler un bon coup et surtout chercher ces fichues balises. Le plus dur c’est que cette montagne est très arborée et qu’il n’est pas possible de distinguer les coureurs devant et leurs frontales. Il faut regarder très haut pour enfin distinguer quelques lumières. Je m’efforce justement de ne pas regarder afin de rester sur des objectifs plus courts termes comme le prochain bloc de pierre, le franchissement du torrent. Le tracé nous oblige parfois à ouvrir littéralement une barrière délimitant un enclos à chèvre afin de continuer notre route.
Je fatigue et commence à avoir des hallucinations. Au loin, je suis persuadé voir Félix et commencer à hurler comme un putois alors qu’il s’agit d’un simple rocher. Preuve que l’esprit n’est plus là et ce qui explique, en partie, que les coureurs d’ultra ne ressentent quasiment plus la douleur après un certain nombre d’heures d’effort. Votre esprit s’est échappé pour ne plus endurer les chocs, les coups, les chutes, les tendons enflammés, les ongles et pieds en sang. Les douleurs ne reviennent que lorsque l’on se reconnecte à l’instant présent.
Le froid, lui par contre, se ressent tout le temps et justement plus je grimpe, plus le froid m’envahit et le brouillard m’oblige à redoubler de prudence. Je regrette mon choix « tenue été » avec ce short court. Heureusement, j’ai mes manchons qui me permettent de réguler un peu la température de mon corps. Il est 23 h (28 h de course) quand j’atteins le pointage (132e km) et, ce que je crois être, le sommet. Je prends rapidement un bol de soupe et continue mon chemin très étonné de continuer à monter encore et encore. La pente est certes plus douce mais ça monte quand même.
La descente qui suit menant à Trient est terrible, et comme à chaque descente, ma tendinite me fait hurler. Je dois forcer encore plus sur le haut du corps pour amortir mon poids avec les bâtons. Entre les racines, la boue et les rochers humides et le tout de nuit, je vis un enfer.
J’aperçois, une centaine de mètres devant moi, une concurrente avançant prudemment. D’un coup, je la vois franchement tituber et s’écrouler hors du chemin. Heureusement plus de peur que de mal, les nombreux buissons ont freiné sa chute. Je l’aide à se relever, mais elle est sonnée. Elle me dit dans un anglais typiquement germanique qu’elle s’est tout simplement endormie et me demande où nous sommes. Elle met quelques instants à reprendre ces esprits et repars tranquillement. Je continue également ma descente prudemment bien refroidie par cet épisode. Quand je repense à tous les passages dangereux de cette descente, cette coureuse a eu bien de la chance de ne pas finir 50 m plus bas.

J’arrive à Trient à 1 h du matin après 30 h de course, épuisé et avec une douleur terrible. Je décide d’aller directement dans la salle de soin. Un kiné me fait asseoir sur une des tables de massage et me dit de patienter. Je ne peux que contempler la désolation autour de moi. A ma droite, les lits où les coureurs écroulés se sont paisiblement endormis. La plupart ont dû demander à être réveillés après une ou deux heures de sommeil, d’autres quand le soleil sera de nouveau là. A ma gauche les autres tables de soin où les blessures varient de la simple écorchure à la méchante fracture. La nuit est rude pour les coureurs et la montagne ne pardonne que peu d’erreurs.
La sortie du village de Trient restera pour longtemps dans ma mémoire, car il faut emprunter un escalier pour continuer notre chemin. Cela peut paraître anodin, un escalier. Mais après 30 h de course à pied, 140 km, 8000 m de D+ cumulés et une pause, autant vous dire que chaque marche est un calvaire.

Je continue, volontaire, sachant qu’il ne reste plus que 2 cols. La montée vers Catogne est sinueuse et je me sens particulièrement bien. Je monte rapidement et m’accroche à un groupe dont l’allure me convient.
J’atteins le sommet à 3 h 20, après 33 h de course (Km 143 – 2011 m). Le pointage se fait sous une bâche où un pauvre bénévole nous attend. À cette heure tardive et par ce froid, je lui souhaite bon courage avant de repartir.
Je passe la quatrième dans la descente. Le chemin est casse-patte, mais pas de gros blocs de pierre. Idéal pour moi, je peux accélérer. Il me tarde d’ arriver à Vallorcine et enfin revoir Seb, un visage connu et surtout une dose de motivation.

J’arrive à 5 h à Vallorcine (km 148), où il fait un froid de canard. J’ai beau chercher, mais Seb n’est pas là...le bougre, ça pionce dans les chaumières. Je prends le temps de m’alimenter et passe même un peu de baume sous les pieds pour me réchauffer un peu, avant de repartir sous les feus de Bengale, alimentés par quelques bénévoles courageux.
Alors que j’ajuste mon équipement pour le dénivelé du prochain col, un concurrent à mes côtés m’interpelle et me demande de regarder au bout de ces bâtons. Victime d’hallucination, il est persuadé que 2 énormes araignées sont au bout de ces bâtons. Je le rassure et poursuis sur le dernier col, la Tête au vent.

Le soleil se lève enfin et révèle le monstre devant moi. Une pente énorme en lacet faite de pierres empilées. De l’escalade, tout simplement. Je m’accroche aux bâtons en me répétant en boucle que c’est le dernier col.
Malheureusement, c’est interminable. Je trouve difficilement les balises cachées par d’énormes blocs de pierre. Il me faut 2 h 30 pour arriver au sommet (37h de course - km 155 – 2130 m). Je suis tellement épuisé que les hallucinations recommencent. Je vois des bêtes noires sauter de rocher en rocher au loin. Je me frotte les yeux, mais cela persiste. Je dépasse deux coureurs en train de prendre en photos ces…chamois... ouf ! Je ne suis pas devenu complètement fou. Je prends le temps d’apprécier ce moment. Des chamois sautant sur les rochers de cette paroi et de l’autre côté en contrebas, la vallée de Chamonix surplombée par le Mont Blanc.

Le parcours se poursuit sur les balcons menant à la station de La Flégère (km 160). En temps normal, ces sentiers de cailloux m’enchanteraient. Mais après 150 bornes, c’est un véritable calvaire et tous mes tendons se sont réveillés de nouveau dans cette descente.
Ca n’en finit pas ! Ca y est je bascule, après l’euphorie du départ, les coups de mou, les coups de mieux, j’arrive au stade « j’en ai marre, il faut ça cesse maintenant monsieur ». Comme si je ne voulais plus jouer, ne plus jouer avec mon corps. Je suis fatigué, je veux rentrer. Je veux surtout arrêter de descendre sur ces fichus cailloux. Je hais les cailloux !

Une dernière montée et enfin la voilà. La dernière descente, un boulevard où la plupart des concurrents marchent, les jambes et les cuisses ne pouvant plus courir. Pour ma part, je ne sais comment, je peux encore courir et j’en profite.
Il est 10 h quand j’atteins enfin Chamonix. Je croise Seb à l’entrée de la ville et il semble très étonné de me voir. Le site UTMB indiquant les temps de passage et les temps prévisionnels m’annonçait 1 h plus tard. Le parcours traverse la ville encadrée par des grilles où les spectateurs se sont accumulés et nous applaudissent chaleureusement. Le denier virage et enfin la ligne d’arrivée devant moi. Comme tous les coureurs, je me repasse en quelques secondes le film de ma course. Mes douleurs, mes joies, ma rage… 39h38, je l’ai fait.

Je m’écroule sur la ligne, en pleur. J’ai tout donné et je finis complètement vidé. Toutes les émotions que j’ai ressenties ressurgissent et c’est en larme que je tombe dans les bras de Seb puis Jp et Félix qui a terminé 3 h devant.

Épilogue

La plupart des gens que je côtoie me considèrent fou quand ils m’entendent parler de ces courses d’ultra. Du coup, j’ai longuement réfléchis comment je pourrais leur expliquer pourquoi je fais cela.

Je pourrais simplement commencer par énoncer que celui ou celle qui ne fait pas ça dans sa vie, manque quelque chose d’essentiel. Vous allez bondir et me dire que jamais vous ne ferez ce genre de chose, mais je vous parle en fait d’un concept : celui de se dépasser.
Très souvent, lorsque l’on demande à un coureur d’ultra pourquoi il fait ce genre de folie, on répond « pour rechercher/dépasser mes limites ». Oui, mais pourquoi ? En fait, la vérité est ailleurs.
Je reste persuadé que si je recommence une course où je sais que je vais courir pendant 2 jours non-stop, c’est que j’y trouve du plaisir. Mais où trouver du plaisir en courant 2 jours non-stop ? La question n’est pas là non plus, mais plutôt comment ressentir du plaisir dans sa vie ?
Une des réponses s’est de se dépasser physiquement et/ou mentalement pour atteindre un but. Voilà le secret et voilà pourquoi je recommence. Parce que cet accomplissement personnel vous donne une joie, un bonheur sans aucune mesure. Parce que vous vous sentez vivant à 200%, sûr que vous profitez pleinement de votre existence. La conclusion n’est donc pas « Courez » mais « Vivez à fond ! ». Moi j’ai ma famille et la course, et vous ?