dimanche 23 août 2009

UTMB 2009

Des mois d’entrainement et me voilà enfin sur la ligne de départ. Moins d’un an après le Grand Raid de la Réunion, je suis assis, par terre, en train d’attendre le départ de mon nouveau défi, l’Ultra Trail du Mont-Blanc ou UTMB. Face à moi, au loin, le soleil commence à descendre derrière les sommets enneigés. Il est 18 h et il reste 30 min avant le départ.
Je me concentre et regarde devant moi le SAS élite se remplir doucement. Scott Jurek, Julien Chorier, Dawa Sherpa, Marco Olmo, Karine Herry et les autres stars de l’ultra sont là. Ils ont l’air « comme nous » et pourtant les exploits qu’ils réalisent me laissent sans voix et j’ai l’impression d’être un môme devant des héros de BD.
Les commissaires de courses s’approchent et commencent à peser les sacs de l’élite. Dans un souci d’équité, il est stipulé dans le règlement qu’aucune assistance externe n’est autorisée et par conséquent, que chaque coureur doit disposer d’un sac avec le matériel obligatoire (frontale, couverture de survie, sifflet…) et une réserve d’eau d’au moins 1 litre.
Les camelback des pros ont l’air léger, mais tous respectent la règle. Un des commissaires s’approche de moi, positionné juste derrière le sas élite, et prend mon sac…Son appareil n’affiche rien…Mon sac est plus lourd que ce que la balance permet de peser ! C’est tout moi ça. Tellement peur de manquer d’un truc que j’ai amené toute ma maison dans mon sac. Au moins, je respecte la règle.
Félix me prodigue ses derniers conseils sur le contenu de mon sac et je m’allège un peu en enlevant un de mes vêtements chauds, un bonnet et d’autres éléments qui effectivement ne m’auraient pas servi. Je donne tout cela à Sébastien et Jean-Pierre, nos suiveurs-coach de choc. Seb me suivra sur différents points du parcours, alors que JP suivra Félix.

Il est 18 h 20 et la musique se fait entendre. « Conquest of Paradise », l’hymne de départ de l’UTMB. Tout comme la BO du film « 1492 », avec Christophe Colomb qui atteint le nouveau monde, cet air nous met dans l’ambiance. La conquête du territoire tout d’abord, avec la traversée des Alpes françaises puis l’Italie, la Suisse et retour en France. Un périple de 160 km, 9 cols avec 10 000 m de dénivelé positif. Et enfin un périple intérieur, où chacun devra repousser ces limites physiologiques et psychologiques pour revenir ici, à Chamonix…
Le décompte a commencé. On s’encourage avec Félix une dernière fois, et PAN ! Le départ est donné.
Ca part vite, environ 15 à l’heure, comme un marathon, mais ici on part pour 160 km. Nous sillonnons les petites rues piétonnes de Chamonix que des milliers de spectateurs ont envahies. Les bars, les balcons, les trottoirs... toute la ville est bondée. Les encouragements me transcendent et l’ambiance qui se dégage de ce départ est indescriptible. Malgré quelques coups d’épaule sur les premiers mètres, l’ambiance est très fair-play entre les coureurs. Les épreuves d’ultra-trail sont des courses avant tout contre soit même, à la recherche de ces limites, d’aller plus vite, mais pas plus vite que l’autre. Le coureur adverse est en fait un compagnon de route. Moi, c’est au côté de Félix que j’entame cette course. Que d’aventures vécues ensemble depuis près de 3 ans, Londres, La Réunion, Millau, Belvès…Nous pensons également à nos copains de route de toujours : Le Prez blessé nous suit certainement derrière son ordinateur tout comme Benoit et Nabil à l’autre bout de la planète.

Ce début de course à la sortie de Chamonix nous emmène dans un sous-bois jusqu’au petit village des Houches, premier ravitaillement et début de l’ascension du premier col, le Col de Volza. Je sors mes bâtons et me mets derrière Félix. Le départ rapide me fait mal, et j’ai déjà le souffle un peu court. Félix, avec sa puissance, me met quelques mètres rapidement. Je m’accroche et tente de le suivre. Félix me prodigue encore quelques conseils sur l’utilisation des bâtons. S’en servir comme appui sur la dragonne plutôt que de rester main grippée sur le manche… et il est vrai que ça facilite les choses. Nous dépassons la grande championne Karine Herry et les chemins forestiers s’assombrissent doucement. Félix s’arrête le temps d’une photo, ce qui me donne le temps de revenir à son niveau et de souffler un peu. Nous contemplons la vue splendide qui s’offre à nous : la vallée de Chamonix éclairée par le soleil couchant et le Mont-Blanc.

Nous repartons et rapidement Félix prend de nouveau de l’avance. Heureusement, nous arrivons au sommet et je peux reprendre un rythme de croisière normal. La descente qui mène St-Gervais est sinueuse, mais relativement simple. Quelques bottes de lapiaz, des cailloux un peu glissants me ralentissent tout de même. Félix, grand descendeur qu’il est, s’envole devant. Je lui fais signe de loin et nous savons tous les deux que nous ne nous reverrons probablement pas avant l’arrivée. La nuit tombe sur la vallée de St-Gervais et j’allume ma frontale pour la fin de la descente.

J’arrive à St-Gervais après 2 h 20 de course, il est 20 h 50 et il fait complètement nuit. La descente m’a fait du bien, j’ai repris un rythme normal et je me sens en grande forme. Je m’arrête quelques secondes pour remplir mon camelback et avaler une soupe en rajoutant un peu de sel pour améliorer ma réhydratation et de l’eau fraîche pour la boire plus rapidement. La mise au point de cette potion fait toujours sourire les bénévoles qui nous accueillent si chaleureusement. Ils ne comprennent pas pourquoi je ne veux pas me réchauffer.
Le sourire aux lèvres, je suis repéré par une télévision suisse qui m’interpelle pour répondre à quelques questions. J’accepte alors que je déguste ma soupe :
« Alors comment vous sentez-vous pour l’instant ? » me lance le commentateur.
« Vous savez ce n’est vraiment que le début. Je dirais même que la course n’a pas commencé. La route est longue et la première vraie difficulté arrive, le col du bonhomme de nuit. Il faut juste espérer qu’il ne fasse pas trop froid là-haut. »
Je repars dans les rues de St-Gervais, bondée malgré l’heure et croise avec joie Seb et JP qui m’attendaient à la sortie du ravito. Seb court quelques mètres à mes côtés et m’annonce que j’ai 7 minutes de retard sur Félix. Je suis content, moins de 10min ce n’est pas trop mal.

Sur ce chemin agréable menant aux Contamines, je pense à m’alimenter. Malheureusement plus concentré sur ma barre de céréale que sur ma foulée, et certainement fatigué, je me prends une racine et m’étends de tout mon long… heureusement plus de peur que de mal, mais je suis sonné et je continue en marchant sur quelques mètres avant de pouvoir reprendre.

J’attaque la montée vers le fameux Col du Bonhomme. Des torches de feu au niveau de Notre Dame de la Gorge marquent le début de la montée. 1000 m de D+ sous un vent glacial et une brume dense. Il faut froid, il fait nuit, il fait noir et je ne vois pas le bout de cette montée. Des cailloux imposants obligent à soulever haut la jambe et à pousser avec les bâtons qui s’enfoncent dans la terre… pas simple et surtout très usant. Avec l’altitude, le souffle se fait plus court. Je regarde mon altimètre : 2300m… j’y suis. La fin de la montée à 2400 m d’altitude est marquée d’une croix chrétienne certainement signe de rédemption après les efforts accomplis.
La descente qui suit est une horreur pour le piètre descendeur que je suis, les crevasses qui se présentent sont dangereuses et, de nuit, difficilement visibles. Un enfer pour les chevilles et les tendons d’Achille. Les bâtons s’enfoncent de plusieurs centimètres dans la boue et je bascule à droite, à gauche.

J’arrive au petit village des Chapieux (50e km), non sans joie, après presque 8 h de course, il est 2 h 20 du matin. La descente fut vraiment terrible et mon tendon d’Achille me fait souffrir. Je fais le plein d’eau et rentre dans la tente ravitaillement en récupérant quelques aliments et repars aussitôt. Il fait nuit et de plus en plus froid et je ne veux surtout pas me refroidir.
J’entame la montée vers la Ville des Glaciers par une large route goudronnée. Je marche à vive allure en m’aidant des bâtons pour cadencer mes pas. Je dépasse pas mal de concurrents trainant la patte ou arrêtés sur le bord de la route. La montée n’est pas très raide, mais étalée sur 5km, je la trouve interminable. Plus je m’approche du village, plus je peux apercevoir sur la droite, la file indienne de couleur qui sillonne la montagne pour atteindre la frontière italienne par le Col de Seigne. Je m’engage à mon tour dans cette montée avec volonté et envie.
Cette envie disparaît rapidement, sous un vent glacial et brumeux et une pluie fine qui fouette le visage, les lacets se succèdent encore et encore. Je n’en vois pas le bout et j’ai froid. Ma frontale n’arrive pas à percer ce brouillard et je lutte désespérément pour chercher les balises. Je crois voir le même rocher sur la droite donc je pars à gauche et inversement. Plus de 2 h de montée interminable.
J’arrive au sommet (2500m – 60e km) congelé, mais soulagé. Les bénévoles m’accueillent au pointage en m’indiquant un igloo jaune pour me reposer et un feu de bois où se réchauffent quelques coureurs.
Pour ma part, je ne perds pas une seconde dans ce cauchemar et fonce vers la descente qui me mène vers le Lac Combal dans la vallée d’Aoste et surtout vers des températures plus agréables.
J’attends avec impatience le soleil. Je regarde ma montre qui indique 10 h de course. Il est donc 4 h 40 du matin. J’ai encore 1 à 2 h à tenir avant que le soleil ne se pointe. La descente qui mène au Lac est difficile au début à cause du manque de visibilité, mais plus je descends, moins le brouillard se fait présent, la descente devient alors plus facile et je peux allonger ma foulée malgré la boue et les crevasses.
J’arrive au Lac Combal à 5 h 30 et il fait encore nuit. Il fait très froid et les concurrents blafards posés sur les bancs me convainquent de ne pas rester ici trop longtemps. La pluie fine qui tombe me refroidit rapidement durant cette courte pause et j’ai du mal à repartir sur la longue ligne droite boueuse qui mène jusqu’au pied du Mont Favre et ses 2500 m d’altitude.
Heureusement, le soleil se lève enfin ! La vue se dégage et me rappelle pourquoi je suis ici. Le Mont-Blanc se réveille sur ma gauche et le Mont-Favre, qui n’était qu’un bloc immense sombre et imposant devient une montée paisible envahie de lapiaz et bordée par des torrents. La descente vers le Col Chercouit est caillouteuse, mais agréable. Nous longeons les balcons naturels du mont avec la vallée en contrebas et au loin les télécabines italiennes.
Je traverse le ravitaillement du Col rapidement pour entamer ma descente vers Courmayeur, impatient. La descente est difficile, après avoir longé les routes caillouteuses empruntées par les chasses neiges, nous piquons dans la forêt où s’enchaînent racines et grosses caillasses.
J’arrive après 13 h 48 de course dans la ville italienne de Courmayeur marquant la mi-parcours, il est 8 h 20. Seb m’accueille à l’entrée de la ville et m’accompagne jusqu’au complexe sportif où mon « sac assistance » m’attend.
Chaque coureur a le droit de déposer avant le départ un sac assistance qui est acheminé jusque Courmayeur. Cela permet d’y mettre un change complet, des barres céréales… tout pour refaire le plein et repartir pour les 90 km restants.
Pour ma part, je passe en mode « été », car je sais que la montée de Bertone et du Grand Col Ferret en plein cagnard risque de faire mal. Je prends également le temps de me faire masser le tendon d’Achille douloureux depuis la descente des Chapieux. Un bol de soupe chaude et quelques barres céréales et me voilà paré.
Je repars à 9 h 10. Ma pause aura duré environ 50 min. C’est long, mais indispensable si je veux pouvoir finir l’UTMB avec encore 5 cols à franchir. Sébastien me signale que je suis 1h derrière Félix qui s’était aussi arrêté 50min. Ça fait chaud au cœur, je regarde Bertone au loin en pensant à mon ami qui doit lutter dans cette montée.
La reprise est difficile, les jambes sont dures et les tendons douloureux. La sortie de Courmayeur se fait par de petites routes goudronnées assez raides pour nous mener au pied de Bertone. Une montée terrible avec des pentes à plus de 20 % sous un soleil de plomb. Mon cœur va exploser, je force pour ne pas m’arrêter à chaque lacet. Les jambes et les bâtons doivent monter haut pour ne pas accrocher les racines et les blocs de pierre qui jonchent le sol. Je bois beaucoup et j’ai beau porter mon regard très haut, je ne vois toujours pas le sommet. Heureusement, le parcours part sur la gauche et après une dernière montée dégagée j’atteins le ravitaillement du refuge Bertone (km 82) perché à 2000 m d’altitude à 10 h 40.
Encore une pause très brève pour remplir le camelback qui s’est rapidement vidé sous ce cagnard. Je poursuis sur les balcons naturels menant au refuge de Bonati. Le terrain n’est pas très technique et alors que je saute de rocher en rocher à l’approche du ravitaillement, je m’écroule, terrassé par une douleur soudaine émise par mon tendon extenseur du gros orteil. Le bougre, sans prévenir, est enflammé comme jamais. Impossible de poser correctement le pied à plat. Je suis obligé de finir en boitant et avec le bâton comme béquille pour atteindre le point de ravitaillement de Bonati (altitude 2020 m - km 90). Je m’assois et me masse vigoureusement le pied à l’arnica. Je regarde ma montre, il est 12 h 20 (18 h de course). J’ai perdu beaucoup de temps sur cette portion pourtant simple. Je ravale donc ma douleur et repars aussitôt vers Arnuva avant d’attaquer la montée du Grand Col Ferret, point culminant de la course.
Le soleil tape très fort et j’ai beau regarder très haut, je ne vois pas le sommet de ce monstre. La pente se fait de plus en plus raide et mon cœur s’emballe. Avec l’effet de l’altitude, l’effort à fournir est terrible. En plus, le temps se dégrade, et le soleil fait place au brouillard et à la pluie. Je vais mettre plus de 1 h 30 pour monter ces 1000 m de D+ et j’arrive exténué au sommet (km 100 – 2540 m).
J’entame enfin la descente quand mon pied droit commence à hurler de douleur. Mon tendon n’en peut plus et le fait savoir. Je suis obligé de m’arrêter, enlever la chaussure et me passer du baume arnica en espérant que cela limite la douleur. En vain, je suis obligé de marcher dans cette descente alors que le soleil pointe de nouveau son nez et que le chemin large et sans caillou aurait pu me permettre de dérouler un peu. Les 8km de descente sont un calvaire et j’enrage de ne pas pouvoir courir à fond. Il me faut 2h pour enfin voir s’approcher le village.

J’entends au loin un « Arnaud » salvateur. Seb est venu m’accueillir à l’entrée du petit village suisse de La Fouly (km 108). Pour ma part, je suis au plus mal, j’ai mal au pied et le moral dans les chaussettes. J’ai la tête qui tourne, en sueur, mal au ventre et ma vision a clairement diminué. Il est 17 h et je cours donc depuis plus de 22 h. Je me suis rarement senti aussi mal. J’ai l’impression que plus rien ne va, que je vais m’effondrer dans 30 secs.
Seb me porte littéralement jusqu’au ravito et j’entre dans la maisonnette où des tables dressées nous proposent fromage, cake, banane… tout pour faire le plein. Je vais rapidement m’asseoir sur un banc et m’écroule en tapant du poing. La fin est proche. Je ne peux pas, je ne peux plus (veux plus) continuer dans cet état. Seb est là, à côté. Je l’entends parler, mais je n’arrive pas à comprendre. Je suis très loin et mon esprit divague. Je pense à ma famille, mes amis, pourquoi continuer pour avoir encore plus mal ?
Seb me force à manger du fromage. Je m’exécute même si je n’ai rien envie d’avaler. J’avale doucement des morceaux de fromage et peu à peu je retrouve ma vision périphérique. Seb continue à me rebooster. Il me parle de Félix qui est maintenant à près de 3 h devant. Hai, quand même ! J’ai perdu beaucoup de temps. Peu à peu, au rythme des bouchées, le moral revient et l’idée de tout laisser tomber qui m’avait habité un temps est complètement partie. Je me repasse un peu de Baume de Tigre sous les pieds afin de revigorer mes pieds endormis et je me prépare enfin à repartir.

Je redémarre lentement, mais je sens que le réservoir est plein et que j’en ai de nouveau sous le pied. J’accélère franchement dans cette descente à faible pente et sur chemin peu technique pour grignoter plus de 80 places au classement. C’est avec étonnement que Seb me retrouve si rapidement au pied de la montée de Champex. Je suis « On Fire ». J’en rigole même tellement cet épisode est typique d’un ultra. L’effort est tellement long que chaque coureur à plusieurs phases de moins bien et de mieux. Ma phase de moins bien a été terrible, mais j’en suis sorti grâce à Seb et je suis sur une phase de grand mieux. J’en profite sachant très bien que cela ne va pas durer et que finalement c’est aussi ce que l’on recherche dans l’ultra sans vraiment se l’avouer : des moments d’extrêmes souffrances et des moments de pur bonheur sans aucune comparaison. Une succession d’émotions au fil des kilomètres.

Je passe en coup de vent à côté de Seb et profite de ma forme pour attaquer la montée de Champex à grands pas. La montée est agréable, en sous bois et je dépasse de nombreux concurrents assis sur les rochers, à la limite de l’asphyxie.

Il est 20 h quand j’arrive au village de Champex-Lac à 1500 m d’altitude (123e km). Le point de ravitaillement est ici beaucoup plus conséquent et comparable à celui de Courmayeur. Des tentes de kinés et de podologues à l’extérieur et une immense tente au centre qui héberge d’un côté les spectateurs et de l’autre les coureurs pour le ravitaillement en boisson et nourriture.
Je rentre dans le sas coureur, fais le plein dans une assiette pour moi et Seb, et pars m’asseoir à ses côtés dans le sas spectateurs.
Seb est épuisé également. Il me suit depuis le début et a dû rouler des centaines de kilomètres sur les routes italiennes, françaises et suisses pour pouvoir atteindre, à chaque fois et dans les temps, les points de ravitaillement souvent perchés dans des petits villages de montagne difficilement accessible en voiture. Je l’en remercie encore et nous partageons rapidement un repas très sommaire fait de pain, de fromage et de soupe chaude.
Je m’aperçois que je me suis fait remarquer dans ce sas spectateurs. Les personnes assises à côté de nous me dévisagent et entament la conversation. Ils sont ébahis par la performance que nous réalisons et par mon état de forme. Il est vrai que je me sens particulièrement bien. Il reste 40 km, certes terribles, car de nuit et avec 3 cols hors catégorie comme diraient les cyclistes, mais je suis très serein et le fait d’avoir passé ce gros coup de mou m’a renforcé moralement. À part blessure grave, je sais que je vais finir et cela me rend encore plus fort.
Une fois restauré, je fais un rapide passage chez les kinés, car mon tendon me fait terriblement souffrir. Les 5 Suissesses constatent que, effectivement, j’ai une méchante tendinite et que cela doit faire mal. Je confirme et reçois un coup de bombe magique pour refroidir le tout afin de tenir jusqu’au prochain ravito… Il va falloir que je serre les dents. Je repars de nuit dans les rues de Champex et salue Seb que je ne reverrai pas avant Vallorcine. C'est-à-dire après les 2 cols monstrueux que sont Bovine et Catogne. Je longe le lac froid et sombre jusqu’à la sortie de la ville et m’engage sur un petit chemin forestier direction Bovine.
Pour vous situer Bovine, ce sont des blocs de rochers énormes empilés les uns sur les autres jusque 2000 m d’altitude suivis d’une descente terrible jonchée de racine et de rochers glissants. De nuit, avec 130 km dans les pattes et 30 heures sans dormir, cela devient vite un enfer.
C’est donc avec un peu d’appréhension que je m’attaque à cette montée. Le brouillard est épais et les balises vraiment peu visibles. Les blocs de rochers sont vraiment énormes, on ne m’avait pas menti. On doit pousser fort avec les cuisses et le haut de corps sur les bâtons pour monter de bloc en bloc. Le rythme cardiaque s’accélère très vite. Je dois ralentir tous les 100 m pour souffler un bon coup et surtout chercher ces fichues balises. Le plus dur c’est que cette montagne est très arborée et qu’il n’est pas possible de distinguer les coureurs devant et leurs frontales. Il faut regarder très haut pour enfin distinguer quelques lumières. Je m’efforce justement de ne pas regarder afin de rester sur des objectifs plus courts termes comme le prochain bloc de pierre, le franchissement du torrent. Le tracé nous oblige parfois à ouvrir littéralement une barrière délimitant un enclos à chèvre afin de continuer notre route.
Je fatigue et commence à avoir des hallucinations. Au loin, je suis persuadé voir Félix et commencer à hurler comme un putois alors qu’il s’agit d’un simple rocher. Preuve que l’esprit n’est plus là et ce qui explique, en partie, que les coureurs d’ultra ne ressentent quasiment plus la douleur après un certain nombre d’heures d’effort. Votre esprit s’est échappé pour ne plus endurer les chocs, les coups, les chutes, les tendons enflammés, les ongles et pieds en sang. Les douleurs ne reviennent que lorsque l’on se reconnecte à l’instant présent.
Le froid, lui par contre, se ressent tout le temps et justement plus je grimpe, plus le froid m’envahit et le brouillard m’oblige à redoubler de prudence. Je regrette mon choix « tenue été » avec ce short court. Heureusement, j’ai mes manchons qui me permettent de réguler un peu la température de mon corps. Il est 23 h (28 h de course) quand j’atteins le pointage (132e km) et, ce que je crois être, le sommet. Je prends rapidement un bol de soupe et continue mon chemin très étonné de continuer à monter encore et encore. La pente est certes plus douce mais ça monte quand même.
La descente qui suit menant à Trient est terrible, et comme à chaque descente, ma tendinite me fait hurler. Je dois forcer encore plus sur le haut du corps pour amortir mon poids avec les bâtons. Entre les racines, la boue et les rochers humides et le tout de nuit, je vis un enfer.
J’aperçois, une centaine de mètres devant moi, une concurrente avançant prudemment. D’un coup, je la vois franchement tituber et s’écrouler hors du chemin. Heureusement plus de peur que de mal, les nombreux buissons ont freiné sa chute. Je l’aide à se relever, mais elle est sonnée. Elle me dit dans un anglais typiquement germanique qu’elle s’est tout simplement endormie et me demande où nous sommes. Elle met quelques instants à reprendre ces esprits et repars tranquillement. Je continue également ma descente prudemment bien refroidie par cet épisode. Quand je repense à tous les passages dangereux de cette descente, cette coureuse a eu bien de la chance de ne pas finir 50 m plus bas.

J’arrive à Trient à 1 h du matin après 30 h de course, épuisé et avec une douleur terrible. Je décide d’aller directement dans la salle de soin. Un kiné me fait asseoir sur une des tables de massage et me dit de patienter. Je ne peux que contempler la désolation autour de moi. A ma droite, les lits où les coureurs écroulés se sont paisiblement endormis. La plupart ont dû demander à être réveillés après une ou deux heures de sommeil, d’autres quand le soleil sera de nouveau là. A ma gauche les autres tables de soin où les blessures varient de la simple écorchure à la méchante fracture. La nuit est rude pour les coureurs et la montagne ne pardonne que peu d’erreurs.
La sortie du village de Trient restera pour longtemps dans ma mémoire, car il faut emprunter un escalier pour continuer notre chemin. Cela peut paraître anodin, un escalier. Mais après 30 h de course à pied, 140 km, 8000 m de D+ cumulés et une pause, autant vous dire que chaque marche est un calvaire.

Je continue, volontaire, sachant qu’il ne reste plus que 2 cols. La montée vers Catogne est sinueuse et je me sens particulièrement bien. Je monte rapidement et m’accroche à un groupe dont l’allure me convient.
J’atteins le sommet à 3 h 20, après 33 h de course (Km 143 – 2011 m). Le pointage se fait sous une bâche où un pauvre bénévole nous attend. À cette heure tardive et par ce froid, je lui souhaite bon courage avant de repartir.
Je passe la quatrième dans la descente. Le chemin est casse-patte, mais pas de gros blocs de pierre. Idéal pour moi, je peux accélérer. Il me tarde d’ arriver à Vallorcine et enfin revoir Seb, un visage connu et surtout une dose de motivation.

J’arrive à 5 h à Vallorcine (km 148), où il fait un froid de canard. J’ai beau chercher, mais Seb n’est pas là...le bougre, ça pionce dans les chaumières. Je prends le temps de m’alimenter et passe même un peu de baume sous les pieds pour me réchauffer un peu, avant de repartir sous les feus de Bengale, alimentés par quelques bénévoles courageux.
Alors que j’ajuste mon équipement pour le dénivelé du prochain col, un concurrent à mes côtés m’interpelle et me demande de regarder au bout de ces bâtons. Victime d’hallucination, il est persuadé que 2 énormes araignées sont au bout de ces bâtons. Je le rassure et poursuis sur le dernier col, la Tête au vent.

Le soleil se lève enfin et révèle le monstre devant moi. Une pente énorme en lacet faite de pierres empilées. De l’escalade, tout simplement. Je m’accroche aux bâtons en me répétant en boucle que c’est le dernier col.
Malheureusement, c’est interminable. Je trouve difficilement les balises cachées par d’énormes blocs de pierre. Il me faut 2 h 30 pour arriver au sommet (37h de course - km 155 – 2130 m). Je suis tellement épuisé que les hallucinations recommencent. Je vois des bêtes noires sauter de rocher en rocher au loin. Je me frotte les yeux, mais cela persiste. Je dépasse deux coureurs en train de prendre en photos ces…chamois... ouf ! Je ne suis pas devenu complètement fou. Je prends le temps d’apprécier ce moment. Des chamois sautant sur les rochers de cette paroi et de l’autre côté en contrebas, la vallée de Chamonix surplombée par le Mont Blanc.

Le parcours se poursuit sur les balcons menant à la station de La Flégère (km 160). En temps normal, ces sentiers de cailloux m’enchanteraient. Mais après 150 bornes, c’est un véritable calvaire et tous mes tendons se sont réveillés de nouveau dans cette descente.
Ca n’en finit pas ! Ca y est je bascule, après l’euphorie du départ, les coups de mou, les coups de mieux, j’arrive au stade « j’en ai marre, il faut ça cesse maintenant monsieur ». Comme si je ne voulais plus jouer, ne plus jouer avec mon corps. Je suis fatigué, je veux rentrer. Je veux surtout arrêter de descendre sur ces fichus cailloux. Je hais les cailloux !

Une dernière montée et enfin la voilà. La dernière descente, un boulevard où la plupart des concurrents marchent, les jambes et les cuisses ne pouvant plus courir. Pour ma part, je ne sais comment, je peux encore courir et j’en profite.
Il est 10 h quand j’atteins enfin Chamonix. Je croise Seb à l’entrée de la ville et il semble très étonné de me voir. Le site UTMB indiquant les temps de passage et les temps prévisionnels m’annonçait 1 h plus tard. Le parcours traverse la ville encadrée par des grilles où les spectateurs se sont accumulés et nous applaudissent chaleureusement. Le denier virage et enfin la ligne d’arrivée devant moi. Comme tous les coureurs, je me repasse en quelques secondes le film de ma course. Mes douleurs, mes joies, ma rage… 39h38, je l’ai fait.

Je m’écroule sur la ligne, en pleur. J’ai tout donné et je finis complètement vidé. Toutes les émotions que j’ai ressenties ressurgissent et c’est en larme que je tombe dans les bras de Seb puis Jp et Félix qui a terminé 3 h devant.

Épilogue

La plupart des gens que je côtoie me considèrent fou quand ils m’entendent parler de ces courses d’ultra. Du coup, j’ai longuement réfléchis comment je pourrais leur expliquer pourquoi je fais cela.

Je pourrais simplement commencer par énoncer que celui ou celle qui ne fait pas ça dans sa vie, manque quelque chose d’essentiel. Vous allez bondir et me dire que jamais vous ne ferez ce genre de chose, mais je vous parle en fait d’un concept : celui de se dépasser.
Très souvent, lorsque l’on demande à un coureur d’ultra pourquoi il fait ce genre de folie, on répond « pour rechercher/dépasser mes limites ». Oui, mais pourquoi ? En fait, la vérité est ailleurs.
Je reste persuadé que si je recommence une course où je sais que je vais courir pendant 2 jours non-stop, c’est que j’y trouve du plaisir. Mais où trouver du plaisir en courant 2 jours non-stop ? La question n’est pas là non plus, mais plutôt comment ressentir du plaisir dans sa vie ?
Une des réponses s’est de se dépasser physiquement et/ou mentalement pour atteindre un but. Voilà le secret et voilà pourquoi je recommence. Parce que cet accomplissement personnel vous donne une joie, un bonheur sans aucune mesure. Parce que vous vous sentez vivant à 200%, sûr que vous profitez pleinement de votre existence. La conclusion n’est donc pas « Courez » mais « Vivez à fond ! ». Moi j’ai ma famille et la course, et vous ?

mercredi 1 juillet 2009

Grand Duc 2009

Dur dur ! Ce sont les mots qui nous viennent à l’esprit alors que nous étudions la carte IGN posée sur la table.
Après un délicieux repas délicieusement partagé avec Chantal et Gilles, qui ont eu la gentillesse de nous héberger, c’est sur leur terrasse au soleil couchant que nous concluons unanimement que le 20e anniversaire du Grand Duc s’annonce dur dur. C’est vrai qu’avec 80 km et 5000 m de D+, il affiche des mensurations intéressantes. Des rumeurs s’avancent même à dire que c’est un des trails les plus durs de France.

La nuit est courte avec le réveil à 3 h et la route jusqu’à Saint-Pierre de Chartreuse. Juste le temps de récupérer les dossards que nous voilà positionnés sur la ligne de départ. Il est 5 h
Félix et Emeric sont à mes côtés alors que Seb, qui endosse la casquette de coach aujourd’hui, prend une dernière photo souvenir avec nos nouveaux maillots Team SFR blanc et rouge.

Dès le début, je me cale derrière Félix alors que la route s’élève rapidement. Une portion de bitume nous amène sur le chemin forestier montant à la Dent de Crolles. 20 % sur 6 km pour atteindre le col des Ayes, ça commence fort ! Félix se met à la marche rapide et je l’imite immédiatement. Je me sens très bien et son rythme me convient. Les yeux rivés sur ses mollets, je le suis au pas. La première féminine est à nos côtés et cours à petite foulée. Avec son gabarit de crevette, elle est très à l’aise dans les montées.
Le terrain est trempé et il est difficile de trouver des appuis solides. Malgré quelques glissades, nous atteignons le ravitaillement du Col des Ayes. La vue est splendide, la falaise derrière le ravitaillement ressemble à un océan de nuage. De l’autre côté la suite de l’ascension vers la Dent de Crolles où la forêt laisse sa place à la roche.

Nous repartons rapidement vers la montée qui se fait de plus en plus raide. J’ai la grande forme et j’arrive à suivre Félix. Nous apprécions ce moment et jetons quelques coups d’œil plus bas pour essayer de voir le Prez.
Après un passage d’échelle et un peu d’escalade, nous atteignons la Dent de Crolles à 2060 m d’altitude. Après 1 h 20 de course et 8 km de montés, les débuts sont prometteurs. Nous devons être dans les 20/30 premiers.
La vue est incroyable. Nous prenons le temps de nous alimenter et demandons à un des photographes d’immortaliser la fin de cette ascension.

Il faut maintenant redescendre et voyant Félix foncer à travers les rochers, j’essaye encore une fois de l’imiter, mais me retrouve vite à terre, le dos contre les rochers. Sans gravité heureusement, mais ce premier avertissement sans frais me rappelle que je ne suis pas un grand descendeur. Je mets donc le frein à main dans la descente en restant très prudent. Félix s’envole au loin.
La plupart des concurrents avaient pris des bâtons et ils peuvent ainsi s’aider dans cette descente à 36 % jonchée de cailloux glissants, de lapiaz et de passages boueux. Je les vois défiler alors que je peine difficilement en posant parfois le postérieur pour m’aider à descendre. Je me retourne, régulièrement, espérant retrouver Emeric qui est un très grand descendeur, mais c’est seul que j’arrive à la cabane de Bellefont. Les bénévoles sont encore là, souriants, nous félicitant et nous supportant. Je ne reste pas longtemps et c’est avec plaisir que j’attaque la montée en lacets.
Je grimpe rapidement et rattrape pas mal de monde avant de basculer sur l’autre flanc de la montagne.

Les 1200 m de dénivelé négatifs qui suivent sont encore une fois très techniques et les « batônneux » doublés dans la montée me dépassent facilement. J’essaye de garder un rythme constant tout en restant très prudent, rocher après rocher, racine après racine. J’arrive finalement à m’accrocher à un groupe de 4 jusqu’au pied du Haubert de la Dame, petite butte boueuse de 100 m où les vaches nous regardent avec étonnement avant que nous attaquions une nouvelle descente à 20 %.
« Arnaud ! ». Seb m’interpelle, il fait le chemin inverse pour nous encourager. Il m’annonce que je suis à 20 min de Félix. Le voir me booste et je fonce vers Saint-Même. Progressivement, la descente se fait moins raide et moins caillouteuse. En contrebas, je commence à apercevoir les habitations. Je suis étonné de la distance encore à parcourir pour arriver en bas et pense à Seb qui a dû se faire au moins 500 m de D+ alors qu’il a couru la veille et a fait le chauffeur toute la journée. Impressionnant !

Je ravitaille à Saint-Même et traverse le village où les encouragements se font au son des cloches à vaches. Une petite montée nous amène à Saint-Philipert où s’effectue le départ du 3e concurrent pour les courses en équipe de 5 (Le Grand Duc offrant la possibilité de courir solo, duo ou à 5 avec des relais tout au long du parcours). J’observe ces passages de relais alors que je dois continuer ma route, seul, direction le Grand Som et ces 1100 m de D+.
En lacets au début et de plus en plus raide, j’avale gel et pâtes de fruits pour garder une allure convenable. Ça grimpe, ça grimpe, ça grimpe ….je m’accroche. Enfin, on débouche au pied de « Grand Som ».

La montée finale va se faire par le « Racape », un mur d’une centaine de mètres !
Le passage est tout à travers les rochers et le dénivelé se fait rapidement car on grimpe assez droit accroché à un filin métallique fixé sur la roche avec le vide de l’autre côté. Encore une fois la course nature atteint ses limites.

Après le Recape, nous atteignons la dernière partie avec la croix en point de mire. Le soleil tape et les organismes souffrent. Mes jambes poussent, mais le souffle devient de plus en plus rapide. Le sommet sans arbres permet de voir la file de concurrents et le chemin à parcourir. Que c’est long ! Plus je grimpe, plus j’entends les encouragements des courageux venus jusqu’au sommet.

J’approche enfin, la croix qui culmine me fait un clin d’œil et j’atteins le sommet. Le checkpoint habituel prend mon numéro de dossard et me notifie que je suis dans les 60. Il n’y a pas de ravitaillement au sommet et il faudra attendre la fin de la prochaine descente. Je prends tout de même le temps d’apprécier la vue en reprenant un peu mon souffle avant de repartir.
À peine quelques mètres qu’un panneau indique « PASSAGE DANGEREUX. MARCHE OBLIGATOIRE SUR 300 m »… Comme si les passages précédents n’étaient pas dangereux…
Je m’exécute et avance avec prudence à travers des roches s’écroulant sous nos pieds et dévalant la falaise sur la gauche me rappelant que les lois de la gravité sont valables ici aussi.

Je croise quelques touristes sur ce « sentier des moutons ». Ils sont souvent incrédules de voir ces fous volants dévaler les falaises. Je les remercie alors qu’ils se poussent sur le côté. Quelques applaudissements et j’arrive au ravitaillement. Je suis assoiffé après tous ces efforts, mais on m’annonce que le point d’eau est un peu plus haut. Je ne traîne donc pas et entame la montée vers le Col de Mauvernay.
Il fait une chaleur terrible et il me semble que toutes les mouches du coin sont venues m’encourager. Je quitte quelquefois ma casquette pour l’utiliser comme tapette et chasser ces bestioles qui m’encerclent. Le petit point d’eau est en plein milieu de la montée et je dois jouer des mollets pour rester en équilibre pendant que j’enlève mon sac et remplis ma poche à eau.
J’atteins le sommet et passe de l’autre côté du Col pour attaquer la descente du pierrier de plus en plus technique avant d’atteindre la vallée. Je commence à apercevoir les habitations et les riverains m’encouragent vivement. Une dernière montée, un panneau indiquant qu’il reste « 40km » et j’arrive enfin à Saint-Pierre. Les barrières délimitent le chemin et nous font entrer dans la ville. J’entends alors Seb crié : « ARNAUD !! » et vois Emeric à ses côtés.

Il a chuté lors de la descente de la Dent de Crolle et a dû abandonner à la cabane du Bachasson. Je suis triste pour lui, mais rassuré de le voir, car je commençais à m’inquiéter, étonné de ne pas le voir débouler sur moi, malgré ces talents de descendeur. Seb m’accompagne jusqu’au poste médical où le contrôle de la tension est obligatoire.
Je m’assois et attends mon tour. À mes côtés, un concurrent bandé au genou se tient la tête. J’entame la conversation. Comme beaucoup de coureurs solos, il hésite à repartir. Nous n’avons pas encore fait la moitié du chemin et il m’informe que la difficulté qui s’annonce, le Charmant Som, est monstrueuse. J’essaye de le remotiver en lui lançant un « Il faut tenter de toute façon ».
L’infirmière s’approche de moi et me prend la tension. 14.9. « C’est un peu élevé, mais rien d’inquiétant ». Elle me donne donc le pass m’autorisant à repartir, mais me conseille vivement de prendre bien le temps de me ravitailler avant de repartir.
Je ressors avec Seb, marche jusqu’au ravitaillement et me gave de coca, fromage et pâtes de fruits avant de repartir tranquillement. Seb m’indique que je suis à 1 h 30 de Félix.
Je longe la route pendant 2 km avant d’arriver au pied de la montée du Charmant Som, 1200 m de D+ sur 6 km.

Le début commence en lacets. De longs, mais très longs lacets nous faisant zigzaguer sur le flanc de la montagne.
Les concurrents du relais 5 qui courent en équipe et qui viennent de partir de St-Pierre foncent comme des flèches. Je dois fréquemment me pousser pour les laisser passer. Tous cependant m’encouragent : « Bravo, c’est incroyable ce que vous faites ». J’avance doucement et regarde régulièrement mon altimètre qui progresse très lentement.
Plus j’avance moins la forêt est présente et je longe le flanc de la montagne avant d’attaquer la dernière montée jusqu’au sommet. Je grimpe le long d’un pierrier à 30 % qui me rappelle la montée du Piton des Neiges de la GRR et à Seb qui me reboostait à chaque pas sous le cagnard réunionnais. Encore quelques centaines de mètres éprouvants, un peu d’escalade et enfin le sommet devient visible. Je croise plusieurs concurrents allongés sur les rochers. Les abandons vont être nombreux sous ces conditions. Je m’enquiers de leur état et repars aussitôt.
J’atteins enfin le sommet. Je profite de la vue, mais repars, irrésistiblement attiré par le ravitaillement visible en contrebas. Traversant un champ et passant le bonjour aux vaches j’atteins le stand.

Un panneau indique « 30 km restants ». Les bénévoles m’indiquent qu’il y a de la route pendant 1 km jusqu’à l’oratoire avant d’attaquer de nouveau la descente.
Je m’assois 2 minutes pour ouvrir mon camel back afin de prendre un morceau de gatosport et quelques barres pour la fin de course. Il est vrai qu’avec le peu de ravitaillement sur le parcours, j’ai déjà consommé tous mes gels et barres.
Les jambes lourdes pour repartir, je suis la route où les voitures défilent. Cette portion n’est pas très agréable et c’est avec plaisir que je retrouve la forêt pour descendre jusqu’au Col de Porte. J’accroche deux « batônneux » dans la descente et les suis sur ces sentiers boueux.

Je regarde ma montre et demande à mes compagnons de route quelle est la barrière horaire au Col de Porte. 19 h. Je regarde l’heure, il est 17 h 22 ! Je suis bien et m’imagine à la fin de cette course, réussissant l’exploit de terminer ce monstre. Les 3 Pics sont derrière moi, j’ai fait le plus dur. Il suffit de rester prudent et ça devrait le faire. Ça va le faire !

Je cherche Seb et Emeric parmi les spectateurs, mais personne n’est là. Ils doivent déjà être redescendus. Je ne reste donc pas, remplit mon camel back et repars. Face à moi se dresse la montée menant à la cabane du Bachasson.

La pente est raide et surplombée par une remontée mécanique. Nous longeons le parcours, mais tournant rapidement sur la gauche pour attaquer une partie boisée avec une montée de 300 m en lacets à 15/20 %. Un dernier pierrier finit la montée avec un petit point d’eau en récompense.

Je repars le long de la crête et descends jusqu’au Col de l’Emeindras suivi de l’ascension finale de 200 m sur l’Emeindras De Dessus. Un panneau 10 km planté au sommet me réconforte. La dernière grosse difficulté est passée et j’attaque donc la descente, hâte de voir l’arrivée. Malheureusement, les kms sont très très longs à défiler
J’arrive au dernier ravitaillement où l’on m’annonce qu’il reste encore 7 km avec le prochain kilomètre de descente sur route et 2 coups de cul sur la fin. J’attrape un morceau de fromage et remplit ma gourde. J’ai la flemme d’enlever mon Camelback pour les kilomètres restants.

Je pousse dans les descentes et rattrape un groupe de 4 personnes. Les coups de cul s’avèrent de vraies côtes à 10 %, mais dans la région ils appellent cela coup de cul… C’est noté.
Je sème mon groupe dans la descente finale… panneau 3km..Je fonce.
Enfin le panneau 2km, j’y suis presque. Encore un peu de route, on replonge dans la forêt pour une dernière descente et le panneau 1km est là, à la sortie du chemin forestier, sur la petite montée menant à l’arrivée. Je suis exténué, mais j’accélère, l’émotion m’envahit, je réalise l’exploit que je viens d’accomplir. L’arrivée se dresse devant moi et j’entends d’un coup Félix et Emeric se lever d’un bond « ALLER ARNAUD ! C’EST SUPER CE QUE TU AS FAIT ! » Je leur tape dans les mains et franchit la ligne d’arrivée… 14 h 49 !

Le Grand Duc est vraiment un trail magnifique. La vallée de la Chartreuse est splendide et le parcours offre des points de vue exceptionnels. Je suis d’accord cependant avec l’avis général comme quoi il s’agit d’un des trails les plus durs de France. Les descentes sont vraiment très techniques et surtout ça monte tout le temps et fort. Je suis extrêmement fier de l’avoir terminé, ma patience et ma prudence m’ont permis de boucler le parcours en arrivant 50e sur les 87 arrivants alors que nous étions 177 au départ… Oui dur dur !

mardi 16 juin 2009

Les 100km de Belvès

Samedi 25 Avril 2009, il est presque 8h. Le départ du championnat de France de 100km va bientôt être donné dans les hauteurs de Belvès, une petite ville dans le Périgord noir.

Comme malheureusement prévu par la météo, il pleut des trombes d’eau depuis cette nuit et cela devrait durer toute la journée. Nous l’avions redouté et nous y voilà, nous sommes déjà détrempés avant même d’avoir commencé. Ces conditions me terrifient dans le sens où cela va être très dur mais parallèlement je me dis que l’effort n’en sera que plus méritant et la victoire plus belle.

Sur le côté de la route, je vois Jean-Jacques Moros déjà très concentré sur sa course. Autour de moi, Félix, Benoît, Seb sont prêts à en découdre avec ce 100km. José est également là et se lance sur le 50, son premier défi au-delà du marathon. Nos accompagnateurs vélo, eux, sont déjà partit en avance se positionner vers le km 7 et ce afin d’éviter de créer des bouchons dans le centre de Belvès.
Les organisateurs prennent la parole et nous confirment que le temps ne va pas aller en s’améliorant. Nous nous encourageons que déjà le coup de feu retentit. Nous partons en suivant la meute, 12 à l’heure pour moi, Félix et Benoît et 11 pour José et Seb.

Une première boucle légèrement montante dans Belvès permet de nous rassurer sur notre allure et le réglage de nos accéléromètres. Nous attaquons la descente de Belvès et apercevons au sol le kilométrage pour le retour…que cette côte va être dure après 98 km. Malgré la pluie nous arrivons à distinguer la vallée en contrebas et les méandres de la Dordogne.
En bas de la descente, le vent fait front et la pluie s’intensifie. Nous décidons de nous économiser et de prendre des relais à 3 de 1km chacun. Avec ce système, les kilos défilent et nous arrivons rapidement vers le point de ralliement avec nos accompagnateurs postés au 7ème km.

Applaudis par cette foule de cyclistes nous continuons sans faiblir alors que nos collègues enfourchent leur vélo pour nous suivre. Nous voilà désormais entouré de notre garde rapprochée : Antoine et Jean-Pierre pour Félix, Gérard pour Benoît et Ludovic pour ma pomme.
Cet escadron est impressionnant et rassurant. Nous pouvons désormais nous alimenté en sucré et en salé très facilement. Aucune perte de temps et surtout pas de poids à transporter sur le dos. Les chaussures imbibées d’eau sont déjà bien suffisantes pour nous alourdir.
Soudainement, un rayon de soleil fait son apparition et la pluie cesse doucement. Confiants, nous décidons d’ôter nos gore-tex et les remettons à nos accompagnateurs.
Malheureusement, la perspective d’être sec disparaît aussi vite qu’elle est venue avec de nouvelles trombes d’eau qui nous obligent à nous couvrir rapidement. C’est sans espoir, il faut s’y faire, il ne cessera pas de pleuvoir.

Nous poursuivons notre méthode de relais à plus de 12 à l’heure et grignotons petit à petit les concurrents qui nous devançaient. Nous remarquons cependant un coureur à une centaine de mètre avec une foulée très régulière. Reconnaissable par son grand chapeau noir, ce coureur s’avère être un vrai métronome et nous entamons la conversation.
Félix se cale à côté de lui et pendant qu’ils discutent le bout de gras, moi et Benoît nous cachons derrière ces grands gabarits afin de nous protéger du vent.
Les villages défilent et nous atteignons St-Cyprien (km 16). Nous apercevons une voiture chrono officielle une centaine de mètre devant. Cela implique que nous nous rapprochons de la première féminine. Nous l’encourageons alors que nous la dépassons doucement poursuivant notre périple.

Pour l’instant c’est la course parfaite. Hormis le temps, je suis entouré de mes potes et je ne faiblis pas. Les entraînements ont l’air de payer. Entre l’Ecotrail, le plan marathon et le marathon de Cheverny début avril, nous avons accumulé pas mal de bornes. Mais est-ce suffisant pour être serein sur un 100km ? J’en doute. Et même si je partage ces instants magiques au côté de Félix et Benoît je me revois durant l’Ecotrail décrochant et n’arrivant plus à suivre le rythme. Je sais que ce moment va arriver et faut juste que je tienne le plus longtemps possible.

Nous arrivons au km 30, un tournant à gauche, un ravito et ça commence à grimper. Je fixe les mollets de Félix et m’accroche. La montée est raide mais courte fort heureusement. Je peux reprendre mon souffle et me retourner prendre des nouvelles de Benoît. Etrangement Benoît n’est plus là. Il en va de même pour nos accompagnateurs. Que ce soit Antoine, Jean-Pierre ou Ludo, la montée à l’air d’avoir fait les premiers dégâts.
Nous nous concertons avec Félix et continuons d’avancer dans ces enchaînements de montées descentes. Il faut bien 15 min avant qu’Antoine nous rejoigne enfin et nous donne des nouvelles des troupes derrière : Benoît a dû faire une pause technique sur le dernier ravitaillement et nos accompagnateurs se sont également restaurés. Je suis soulagé pour Benoît. Je sais qu’il n’est pas loin derrière. Je languis de retrouver mon accompagnateur en train de se goinfrer au ravitaillement...parce nous ON A SOIF ! Heureusement Antoine a de quoi nous sustenter un tant soit peu.

Ces successions de pentes m’épuisent et je commence à faiblir. Je laisse filer Félix toujours aussi régulier. Je ralentis juste assez pour continuer mais pas trop pour continuer à avoir Félix dans mon champ de vision. De plus nous attaquons un long, mais alors très long, faux plat montant longeant une ancienne voie de chemin de fer. Je me tourne vers Ludo et lui notifie mon état. Je suis épuisé, las. Cette route interminable me saoule et je vois Félix qui s’éloigne de plus en plus jusque disparaître au loin. J’essaye de tourner au coca afin d’élever mon niveau de sucre car j’ai la tête qui tourne et des sueurs froides. Le temps n’arrange rien évidemment. Dans ce sous bois les arbres n’arrivent pas non plus à stopper ce déluge et mes chaussures pèsent de plus en plus lourd. D’ailleurs je commence à avoir une sérieuse douleur au niveau de tibia droit…mon tendon souffre. Au loin je l’aperçois enfin, le panneau du km42, le marathon. Cette distance de rêve ne représente pas la moitié du parcours il me reste à tenir 8 bornes avant d’atteindre ce satané 50.

Une dernière côte m’oblige à marcher avant d’apercevoir le stade marquant le 50ème kilomètre. A l’entrée du stade, une barrière nous oblige à tourner à droite alors que les concurrents devant moi partent sur la gauche. J’aperçois alors au loin Félix qui me fait de grands signes. Il est sur le chemin du retour. Le voir me rassure, cela signifie que je n’ai pas perdu trop de temps, je suis à 5/10 minutes environ et je dois maintenir cette allure si je veux passer sous les 10h.
Je pénètre dans le stade et franchit la ligne des 50kms. Nous sommes à mi-parcours et je me rends compte que de nombreux coureurs restent sur le bord de la route. Les abandons se multiplient et atteignent leur apogée à cet endroit. La course de 50km finit à cet endroit et les navettes peuvent vous ramener tranquillement et sèchement à Belvès…C’est tentant !
Les conditions sont épouvantables mais le fait de voir Félix m’a reboosté. Les jambes sont fatiguées mais le moral est là. Je ne m’arrête que quelques secondes pour prendre des pastilles de sel et poursuit mon chemin. Direction…Belvès.

En sortant du stade, je me retourne pour voir les concurrents derrières et aperçoit Benoît qui a rattrapé son retard et qui me rattrape doucement. Lorsqu’il arrive à ma hauteur il m’encourage mais notre rencontre est brève. Nous n’avons plus la même allure et je ne peux pas le suivre. Je l’encourage à mon tour et le laisser partir. Je continue ma route et commence à ressentir de sérieuse douleur au ventre. Je suis de plus en plus fatigué et bien que Ludo me parle je ne l’entends plus. Il s’en rend compte rapidement et essaye de me remotiver à chaque montée, chaque virage mais que c’est dur…J’ai froid, ma tête tourne. J’ai beau me goinfrer de coca je n’arrive pas à reprendre le dessus. Ma vitesse chute de façon inexorable et je n’avance plus qu’avec la tête. Ca y est, j’y suis. Ce moment où tout bascule, ce moment où la tête vous fait avancer alors que les jambes ne répondent plus, ce moment où vous n’êtes plus là. D’ailleurs mes souvenirs sont assez flous, je me souviens avoir eu mal et entendre Ludo au loin m’encourager. Quoiqu’il en soit j’avance.

Les montées sont une vraies souffrance, et j’ai beau m’hydrater régulièrement je ne suis vraiment pas bien. J’arrive au ravito et aperçois Gérard, l’accompagnateur de Benoît. Il déguste son café tranquillement et je suis très étonné de le voir ici. Il m’indique que Benoît est loin devant mais que lui, frigorifié, ce réchauffe un peu. Je pense à ce pauvre Benoît, seul, sans accompagnateur qui ne doit pas avoir très chaud lui non plus. Je motive Gérard afin qu’il reparte rapidement soutenir mon camarade. Je m’alimente d’une soupe chaude qui me réchauffe un peu. Je prend également du pain d’épice et fait une petite réserve dans ma poche. Je repars doucement suivi par Ludo qui n’a pas l’air d’avoir très chaud non plus.

Passant un petit pont, nous tournons sur la gauche alors que j’aperçois des concurrents venant en sens inverse et partant sur la droite. Il s’agit d’une boucle de quelques kilomètres et il nous est désormais possible de voir de l’autre côté de la route les concurrents devant nous. Alors que j’entame cette portion, j’aperçois Benoît qui finit et part vers la droite. Je lui fais de grands signes auxquels il répond. Il a l’air en forme et tourne bien. Encore une fois, voir mes amis sur le parcours me réconforte et j’ai hâte de tous les retrouver à l’arrivée. Si je me souviens bien du parcours, Benoît doit être à 20/30 min devant. J’ai donc perdu pas mal de temps. J’entame donc cette boucle et atteins un premier ravitaillement tenu par des bénévoles toujours aussi chaleureux malgré le déluge qui nous tombe dessus. J’essaye de nouveau d’avaler une soupe chaude afin de faire passer mon mal de ventre. Je mange également un peu de sucré pour maintenir la balance sucrée/salée à un niveau acceptable. Soudainement, et sans vraiment être surpris, j’entends la voix de Christophe : « He c’est Arnaud ». Seb est donc là et m’a rattrapé. Mon compagnon de route de la GRR a l’air en forme et même si les jambes tirent il garde une bonne allure. Nous faisons un bout de chemin ensemble mais je ne peux plus tenir. Mon ventre me fait souffrir et je n’avance plus. La main sur l’estomac, je peine. Je poursuis sur cette boucle infernale et j’atteints la fin et à mon tour où je peux apercevoir les concurrents derrière qui la commence.

Mes maux de ventre se font plus présents et alors que j’atteins le km 65, je craque. Ne pouvant plus attendre, je m’engouffre sans prévenir dans un restaurant bondé de touristes. Dégoulinant, détrempé je lance un « Excusez moi… les toilettes ? ». Le serveur a à peine le temps de lever le doigt pour me montrer la direction que je fonce devant les touristes abasourdis et je m’enferme dans les toilettes…Enfin !
Le fait de « se poser » après 60 bornes de course est déstabilisant. Dans ma tête ca se bouscule. Vais-je pouvoir continuer avec ces maux de ventre ? Je suis bien mieux ici au chaud plutôt que grelottant dehors. Et si je restais là, je me pose au resto et regarde passer les concurrents. Je me ressaisi vite et me lève promptement. Mes jambes sont douloureuses et cet arrêt ne va pas les aider. Cette « pause » me coûte environ 10 min mais je n’en pouvais vraiment plus et c’est libéré que je peux repartir.

Ludo m’attendait devant le resto et est soulagé de me voir revenir. Nous pouvons repartir dans notre périple. Nous attaquons des petits chemins de terre imbibés d’eau qui finissent de détremper mes chaussures. Je dois avoir 5 kilos à chaque pied et mon tibia droit me fait de plus en plus souffrir. En atteignant une petit bourgade, j’aperçois devant moi, la voiture de la première féminine. Je ne me souviens même plus quand elle m’a dépassé mais me voila de nouveau derrière elle. J’ai du perdre plus de temps lors de cette « pause ». Quoiqu’il en soit je la dépasse petit à petit maintenant une allure à plus de 10 à l’heure.

Malheureusement mes maux de ventre reprennent. Je préfère m’arrêter de nouveau rapidement dans les fourrées plutôt que perdre encore plus de temps. Mon paquet de lingettes en poche je cours derrière un arbre. Je ne traîne pas mais je vois passer la voiture chrono de la première féminine devant moi. Je me dépêche et repars doucement. Les jambes sont raides et chaque reprise est plus douloureuse. La voiture chrono est déjà bien devant et j’essaye de la garder dans mon champs de vision on accélérant tant que faire se peut.

Nous approchons d’un ravitaillement avec plus de monde que d’habitude. Un stand de crêpes bien chaudes nous fait de l’œil. Ludo s’arrête pour déguster alors que je prends uniquement mon verre d’eau salée et me remets en route aussitôt. Je pense à prendre le bidon de coca à la main au cas où Ludo serait tenté de rester trop longtemps attablé. Nous longeons la Dordogne et la pluie s’intensifie encore…comme si c’était possible. J’ai maintenant à peu près trouvé un rythme de croisière et je fais le yoyo avec un coureur d’origine portugaise. Il est éreinté et sans se parler nous comprenons mutuellement nos douleurs. Je garde cependant un rythme raisonnable et je récupère pas mal de monde dans cette dernière partie. Mon trou noir est passé et même si je reste déconnecté de la réalité, je me sens un peu mieux. Mes maux de ventre ont disparu et ma balance sucrée-salée est en forme. Je regarde mon accéléromètre et m’indique que je suis revenu à 11 à l’heure. Cela me booste encore plus.

La dernière montée de 3km se présente devant moi. Elle ne fait que 100m de D+, mais sur 3km en lacets et après 100 bornes, cela demande un effort inimaginable. Je regarde mon chrono : 9h45. Je peux le faire, je mets toute mon énergie et lance à Ludo : « Là j’ai besoin de toi, il faut passer sous les 10h ». Tous les coureurs autour de moi marchent, le visage creusé par l’effort surhumain qu’ils viennent d’accomplir. Je ne peux pas vous dire d’où j’ai tiré cette dernière impulsion mais je maintiens mes 11 à l’heure en regardant plus souvent ma montre que la route. 9h50. Que c’est dur, mes jambes sont dures comme le bois et mon souffle rapide.
Enfin je la vois, la banderole d’arrivée. J’accélère alors que Ludo me lance « Tu l’as fais, tu l’as eu !!! ». Je quitte ma goretex et zippe mon maillot pour que l’on puisse voir mon dossard et enregistrer mon arrivée. J’entends le commentateur au micro : « Alors que Arnaud Bihannic en finit lui aussi en …9h52 »…
Ca y est. Je l’ai fais. Je suis passé sous les 10h. Je m’arrête 10 mètres après la ligne d’arrivée alors qu’une des organisatrices me remets ma médaille. Une belle médaille aux couleurs du championnat de France. Vidé, creusé, ne réalisant pas vraiment pas ce qu’il se passe autour de moi je reste là sans bouger. J’aperçois José qui sort de la tente de soin et qui me saute dessus. J’en chiale de bonheur. Il me conduit dans la tente où je retrouve Félix, Benoît et Sébastien en train de se faire masser encore.
A mon tour de passer dans les mains des kinés et de partager ces instants tant attendus post-course : On se félicite, on parle déjà de la course au passé et des moments qui nous on marqué. De ceux qui nous ont fais souffrir, de ceux qui nous ont aidé à repartir.

Cette course restera dans les mémoires, c’est sûr. Un 100 km marque comme jamais. C’est une course extrêmement dure et les conditions dans lesquelles nous avons dû avancer ici sont indescriptibles et ont rajouté une saveur particulière à cette victoire. Une victoire avant tout sur nous-même, nous voilà cent-bornard * 2. Dépassant nos limites, nos souffrances, nous avons avancé droit devant pensant à nos familles, nos amis blessés sur Paris ou exilé à l’autre bout de la terre. Comme à chaque course on a juré de ne plus recommencer, que c’était trop dur…et pourtant nous nous sommes déjà donnés rendez-vous pour les 100km de Millau dans 2 ans.

mercredi 18 février 2009

GRR 2008


Samedi 25 Octobre 2008 – 17h – Quelque part dans les hauteurs de la Réunion
Non je ne céderai pas ! Un roseau…je suis un roseau. Je dois faire corps avec la nature qui se dresse devant moi en étalant toute sa puissance. Non, je ne céderai pas !

Jeudi 23 Octobre 2008 - 23h40 – St-Philippe
Revenons quelques (et même bien plus) heures en arrière. Nous sommes le Jeudi 23 Octobre, il est 23h50 sur l’île de la Réunion. A mes côtés, mes compagnons de route de toujours: Félix, Nabil, Emeric et Sébastien et moi-même sommes sur les starting block attendant le départ de cette course mythique, de ce rêve qui nous obsède depuis 6 mois : le GRR, le Grand Raid de la Réunion. Prononcez « la diagonale des fous », c’est plus rapide et plus parlant pour cet ultra de 150km avec 10 000m de dénivelé positif traversant l’île de la Réunion du sud au nord avec des noms qui font rêver : Le Volcan, Foc Foc, Mare à Boue, Le Piton des Neiges, Cilaos, Roche Plate, Mafate, Deux Bras, Dos d’âne…St-Denis.

Vous imaginez bien qu’un tel périple demande une préparation…conséquente et d’énormes sacrifices.
En région parisienne, pas facile de trouver des terrains équivalent à ceux de la Réunion. Il faut donc trouver des côtes et les faire et refaire, encore et encore pendant plusieurs mois.
Moi, ayant changé de travail et me retrouvant à la Défense, j’ai découvert le Mont Valérien. Une petite côte de 4 minutes qui me permet de faire chauffer les cuisses et les mollets quand j’ai le temps d’aller courir à la pause de midi. C'est-à-dire pas souvent.
De plus, nouveau et très heureux papa, je n’ai pas le temps non plus de gambader pendant les WE et essaye de passer le maximum de temps avec ma femme et ma fille. Et pourtant cette passion qui nous dévore nécessite une préparation sérieuse.
Je m’entraîne donc le matin vers 6h et la nuit pour des sorties longues de 50/60km en pleine forêt de Meudon seul ou avec mon ami Félix toujours partant pour accumuler des bornes et exploser les scores sur le Runlogger de Facebook. J’enchaîne les séances et essaye de respecter le plan RaidLight avec ces 80 à 120 km par semaine…pas facile quand on est auditeur, papa et mari… mais je m’accroche, la course d’une vie se mérite.

C’est donc préparé et ultra motivé que je suis dans le stade de St-Philippe alors que le directeur de course prend le micro pour appeler les champions, les cadors des ultras qui se dirigent vers le sas préférentiel.
« Mimi Viton, el gnougnoui Nabil, Jeanne Melix Chevasu, Kan Sebastian, Biannitch Arnaud »
Incroyable ! Alors que l’on s’attendait à entendre les noms des champions en premier, ce sont nos noms, écorchés comme jamais mais nos noms quand même, qui sont appelés en tête de liste. Sans voix nous nous dirigeons vers le sas préférentiel. Les gens autour nous regardent impressionnés, comme si nous étions des champions, l’élite, la crème de la crème.
Cette chance est dû à la rencontre avec le directeur de course quelques instants auparavant qui nous avait permis d’écrire nos noms sur un bout de papier au cas où il aurait le temps de nous appeler, nous, la team SFR. La chance a voulu qu’il commence par ce bout de papier où j’avais rapidement écrit nos noms.
Et me voilà donc sur la ligne de départ au côté de mes 5 camarades (ne manque que notre petit Benoît resté à la maison et à qui on pense fort). Avec nous, dans le sas préférentiel, les vrais champions sont concentrés : Christophe Jacquerod, Marcelle Puy, Karine Herry mais aussi Laurent Jalabert nous éblouissent et nous restons silencieux et admiratifs au côté de nos héros contemporains. Le temps d’une photo souvenir grâce à Jean-pierre et Annie venu nous encourager que déjà nous entendons le décompte.

Vendredi 24 Octobre - 0h00 – St-Philippe – KM 0
Le départ est donné. « The Final Countdown » résonne dans le stade de St-Philippe. Nous filons telles des lucioles sur les bords de l’Océan indien. Le départ est rapide et précis. Le message des cadors est clair : « on ne traîne pas ». Nous courons tous les 5 éclairés par le phare de Nabil qui lui sert de frontale. Il fait lourd, très lourd même et j’ai du mal à trouver mon souffle sur ces premiers hectomètres. Heureusement que nous avions prévu léger, juste un sous-tshirt technique pour monter sans encombre ces 2500m qui nous séparent du sommet du volcan.

Les premiers kilomètres se font sur une ligne droite goudronnée avant de tourner à gauche pour entamer le fameuse montée du Volcan.
Mes jambes sont en feu après une semaine de repos et je m’envole sur ce petit chemin de montagne. Je dépasse Marcelle Puy que j’encourage avec ardeur (Elle finira première féminine en 29h)…bref, je suis dans un autre monde. Les petits lacets et la faible pente de ces chemins me réjouissent et je regarde autour de moi, essayant de profiter de chaque instant, n’en revenant pas d’être ici aujourd’hui.

Vendredi 24 Octobre - Chemin de ceinture - KM 7
Nous sommes tous groupés arrivant au premier ravitaillement où la foule nous acclame et nous encourage. La pause est courte. Un verre de coca et des fruits secs avant de repartir de plus belle.
J’accroche le Prez qui est en feu lui aussi « J’ai l’impression que c’est plat » me lance t’il. Lui qui est récent finisher de l’UTMB 2008 me sidère…quelle puissance ! Je ralentis un peu pour descendre sur Nabil puis Félix et revenir sur un rythme plus raisonnable.
Félix ne m’a pas l’air très bien et cette impression est confirmée puisque quelques secondes plus tard je le vois malade, sur le bord du chemin. Je m’arrête et attend qu’il reparte pour le supporter. Les yeux vitreux, il est ailleurs. Je l’encourage et me met devant lui pour essayer de le tirer un peu.
Il reprend petit à petit ces esprits et nous rattrapons Nabil toujours aussi à l’aise et qui monte tranquillement, réglé comme un métronome. Emeric est devant, incroyable, il pète la forme !

Vendredi 24 Octobre - Route du volcan - KM 15
Le deuxième ravitaillement est plus large avec encore plus de monde. Un virage à droite nous entraîne sur un escalier bordé de flambeau avant d’attaquer la VRAIE montée du volcan. Racines, troncs d’arbre, rochers, vous oubliez tout ce que vous croyez connaître sur les montées une fois que vous avez vécu ça. Il faut faire de grande enjambée, s’accrocher où on peut et monter, encore et encore.

Je me sens bien et puissant quand tout d’un coup, une petite douleur au mollet me traverse. J’essaye de rapidement l’oublier et continue de monter. Hop ! Ca recommence. Une décharge électrique à chaque fois. C’est la crampe. Je suis anéantie. Mon rythme cardiaque est au plus bas, je ne ressens aucune difficulté dans cette montée et pourtant je coince. Partis trop vite, peut être mal hydraté, je suis victime de crampes alors que nous sommes qu’au 17ème Km. Le moral en prend un coup. Dans ces petites ravines étroites, je crée un bouchon derrière moi et n’est d’autre choix que de m’écarter pour laisser passer les biens portants, les biens heureux.
Félix, Nabil puis Seb me dépassent et m’encourage de vive voix. Je les entends au loin, plongé pour ma part dans mes pensées les plus sombres. Tant d’entraînement, tant de sacrifices personnels, envers ma famille, tant de personnes qui pensent à moi en ce moment, je ne peux pas craquer. Je prend mon courage à deux mains et essaye de solliciter le moins possible mes mollets en m’aidant de mes bras et de mes cuisses. Quand la pente devient trop raide (Note : trop raide ici correspond à un mur vertical) j’arrache un bout de bois et m’en sert comme canne.
Je monte ainsi lentement avec cette petite douleur qui revient sans cesse dès que je tente un effort avec un de mes mollets.
J’ai perdu la notion du temps et même si sur ma montre il est affiché 4h, j’ai l’impression que ça n’avance pas et que je suis coincé là, tel Sisyphe portant son rocher au sommet de la colline encore et toujours. Mes amis sont loin devant et mes rêves de bien gérer ma course s’envolent à nouveau …. Mais où ai-je pêché ? Il est vrai que je suis parti un peu vite. Et puis les dernières semaines d’entraînement non pas été très sérieuse. La nature prend le dessus. Je vois ces arbres longeant le chemin tels des gardiens du temple qui sélectionnent uniquement les plus valeureux. Non ! J’ai trop donné pour être coincé ici. Je serre les dents et m’appuie le plus possible sur mes mains pour ne pas solliciter mes mollets électriques.

Sortant de mes divagations, je me rend compte que la montée se fait moins pentue et commence à reprendre espoir de voir au moins le volcan. La forêt se fait moins présente, laissant sa place aux steppes plus arides du plateau volcanique. On distingue vaguement le paysage dans cette nuit sans lune. Les crêtes des montagnes environnantes ne m’inspirent guère et je regarde plus en contrebas observant la farandole de luciole encore sur les chemins du volcan.

C’est alors que j’aperçois Seb, stoppé sur le bord de la route, desséché et grelottant. Il a mal refermé sa poche à eau au dernier ravitaillement et du coup, non seulement il est trempé, mais il n’a plus rien à boire. Le voir me réchauffe le cœur pour ma part, moi qui me sentais bien seul dans cette montée interminable.
Nous prenons notre courage à deux mains et continuons la route ensemble en se racontant le début de cet incroyable périple. Mon CamelBak nous ravitaille tous les deux et nous avançons de mieux en mieux. Sans nous en rendre vraiment compte, nous allongeons la foulée…Est-ce que ça irait mieux ?

« Chcougn ! » Mon muscle du vaste interne gauche (ma cuisse gauche pour résumer) vient de se contracter sans vraiment se décider à revenir à la normal. Je reste tétanisé face à cette douleur qui me terrasse. Seb me soutien pour me poser sur un rocher alors que les autres lucioles nous dépassent, voletant au dessus de moi. Je suis effondré et tétanisé…la totale. Que m’arrive t’il aujourd’hui ? Ai-je été trop gourmand avec cette course ? Ai-je vu trop gros pour moi qui ne cours sérieusement que depuis moins de 2 ans
J’essaye de souffler de me calmer, mais rien, le muscle reste tétanisé.
Une des lucioles se pose près de moi, il s’appelle Bruno et avec Seb il s’organise pour me masser vigoureusement la cuisse avec une crème sortie rapidement de son sac.
Je sens que ça chauffe, alors que je suis en train de me demander comment je vais finir la course avec des mollets KO et une cuisse en feu, Bruno s’active sur ma cuisse qui commence à se décontracter.
Au bout de 10min sur ce rocher avec Bruno et Seb à mes côtés, ma cuisse revit, fragile, certes, mais vivante.
Bruno la luciole sans va en me conseillant d’y aller molo molo. Je le remercie vivement alors qu’il s’éloigne dans la nuit rejoindre ces compères.
Le moral est au plus bas, heureusement que Seb est là pour nous motiver pour repartir tranquillement en direction du volcan. Nous avançons prudemment dans cette montée rocailleuse et rejoignons d’autres lucioles aux visages fatiguées.
L’altitude se fait sentir et nous avons du mal à respirer. La tête tourne un peu et le cœur s’emballe rapidement.

Un trailer blessé sur le bord de la route me rappelle mon état il y a à peine 30 min. Je m’arrête tout de suite avec Seb pour venir à sa rescousse. Je tente les mouvements réalisés par Bruno et essaye de décontracter cet animal blessé. Peu importe les minutes qui défilent dans ce genre de cas, nous ne laissons pas un trailer souffrir au bord de la route.
10 minutes suffisent à lui rendre, à peu près, l’usage de ces jambes et nous repartons de plus belle en direction du sommer
Il est bientôt 6h et le soleil se lève enfin apportant un réconfort indescriptible. Nous commençons à voir autour de nous et le paysage est splendide.

Vendredi 24 Octobre - Foc Foc - KM 30 – 6h07 (6h07 de course)

Nous voilà arrivé en haut du volcan. 2320 m d’altitude. Je me dirige vers l’infirmerie pour un massage bien mérité alors que Seb essaye désespérément de réparer son CamelBak. La route est longue et je ne pense pas à la perte de temps. Ma préoccupation première : FINIR.

Les mollets font mal mais la cuisse tient le coup. Je retrouve Seb radieux, son CamelBak est intact, l’eau avait juste coulé et mouillé son sac.
Nous nous ravitaillons sérieusement et prenant le temps d’une photo souvenir devant ce levée de soleil volcanique.


Nous filons sur la plaine des sables profitant du levé de soleil sur ce paysage lunaire.
Il commence à faire très chaud et alors que nous voyons au loin le rempart des basaltes, nous nous arrêtons un instant, le temps d’enlever les GoreTex et de nous badigeonner de crème solaire.

Le Rempart des Basaltes se monte bien mais avec la chaleur du matin, il faut s’accrocher. Les chemins surplombant les falaises nous émerveillent. Que la nature est belle ! Mais le vide en contrebas nous ramène vers la réalité, le moindre faux pas serait fatal ici. Nous arrivons au sommet de ce rempart où se trouve l’Oratoire Sainte Thérèse et attaquons la descente vers Mare à Boue.

La descente est relativement agréable, le sol est sec et même si il y a pas mal de cailloux, Seb sait trouver les appuis nécessaires. Je lui emboîte le pas sur chaque rocher.
Nous rattrapons pas mal de coureurs, passons devant le Piton Textor et arrivons vers la descente plus pentue de Mare à Boue. Nous enchaînons les échelles au dessus des barbelés qui délimitent les prés. Les vaches nous regardent avec curiosité. Seb lance un « Meuh » de salutation et elles nous répondent en cœur comme pour nous encourager.
Le temps commence à se couvrir mais la fine pluie qui apparaît n’est pas assez virulente pour rendre le sol boueux. Il n’y aura pas de boue à Mare à Boue cette année.

Au loin la vue des tentes de l’armée nous réconfortent, nous sommes arrivés à Mare à Boue et déjà plus d’un marathon dans les jambes.


Vendredi 24 Octobre - Mare à Boue - KM 50 – 8h48 (8h48 de course)

Un petit tour au pointage nous annonce que nous sommes dans les 600 premiers.
Seb se dirige directement à l’infirmerie abritée par une tente militaire, ces adducteurs commencent à tirer…50 bornes tout de même !
Moi je pars faire le plein de nourriture et le rejoins avec bouillon de pâte et pain. Moi aussi je passe sous la main des infirmiers : Massage des mollets et des cuisses pour assurer la suite et la fameuse montée du Piton des Neiges. Nous faisons le plein des CamelBack et reprenons notre route.

Nous longeons les champs sur quelques hectomètres, passant devant une zone de tirs militaires et attaquons un petit sentier légèrement montant dans les pâturages réunionnais. Après quelques kilomètres nous tournons à gauche où la forêt commence à régner et les sentiers à se faire de plus en plus petits et de plus en plus pentus. Les falaises apparaissent avec des petits éboulis de pierres…pas de doute nous sommes à Côteau maigre.
Comme son nom l’indique, c’est le PETIT sentier sur le bord de la falaise qui mène au Piton des Neiges. Echelles, rochers, passages DANGEREUX aux bords des précipices, tout y est pour nous rappeler la beauté de la nature.
Le temps paraît long dans ces sentiers forestiers. Nous avons l’impression de passer et repasser toujours et encore aux mêmes endroits.
Je ne pensais pas que 12 km (distance qui nous sépare du sommet) puissent être aussi long…et pourtant.
Ca monte encore et encore. L’oxygène se fait de plus en plus dur à trouver. Et comme si le manque de cette denrée périssable ne suffisait pas, voilà que le ravitaillement du refuge du kerveguen (KM 60) nous fait faux bond. Pas d’eau ici alors que c’était indiqué sur le roadbook…Il faut attendre le sommet mais les gourdes sont vides et le soleil tape de plus en plus fort.
Les rochers que nous enjambons me paraissent de plus en plus haut et ma douleur à la cuisse recommence à se faire sentir. Nous continuons encore et croisons des coureurs qui vont en sens inverse. Ils ont passé le Gîte et se dirigent vers Marla. Les chemins se croisent et desséchés, nous observons ces athlètes tout frais. Ca y est je le vois, dans la bruine fine du Piton, le gîte est là.

Vendredi 24 Octobre - Gîte du piton des neiges - KM 62 – 12h51 (12h51 de course)

Il y a beaucoup de monde à ce ravitaillement et peu de place pour s’alimenter et se réchauffer.
Nous prenons notre bol de soupe, un verre d’eau avec du sel pour maintenir cet équilibre sel-sucre si important et nous posons sur un rocher vue sur …le brouillard. C’est vrai qu’il fait froid par ici et très vite nous nous refroidissons...il faut vite repartir, Cilaos est 1200 m plus bas ! Cette idée me réchauffe le cœur.
A notre tour nous croisons les coureurs en route vers le Gîte et nous bifurquons à droite pour attaquer la descente vers Cilaos…
J’avais remarqué sur le roadbook et surtout lu dans les différents forum que cette descente était dure, du fait de sa technicité d’une part, de sa longueur (10km presque) et surtout du fait que vous êtes exténués par la montée du Piton.
Et bien ils avaient raison ! Des rochers et encore des rochers mais surtout des rondins de bois par milliers. Mis en place pour éviter que le terrain ne se dégrade sous la pluie et pour tracer la montée, ces rondins avec ce temps pluvieux sont des pièges constants.
Un bout de chaussure dessus et c’est la gamelle assurée. Dans une descente à pic c’est le genre de chose à éviter.
D’ailleurs Seb, qui attaque à chaque virage, se fait quelques frayeurs et se paye un salto heureusement sans grande gravité si ce n’est ses adducteurs qui commencent à parler.
Des marcheurs en route vers le gîte nous laisse passer et nous encourage… « Vous êtes à 5min de Cilaos »…« 5 minutes » ?! Youpi…on fonce…
30 minutes plus tard, force de constater que c’est un peu plus long que prévu…

Enfin, la pente se fait moins raide…le ravitaillement du Bloc marque la fin de la descente. Nous ne nous arrêtons pas, conscient que Cilaos n’est plus qu’à 2 kilomètres. Nous prenons la route goudronnée filons sur ce faux plat descendant.
Je sors mon portable de ma poche et tente d’appeler Jean-Pierre qui doit nous attendre à l’entrée du stade. Je laisse un message et nous allongeons la foulée.

Vendredi 24 Octobre - Cilaos - KM 70 – 14h49 (14h49 de course)

Enfin le stade est là. Jean-Pierre au bord du rond–point nous photographie et nous donne rendez-vous après les tentes médicales.

Nous rentrons dans le stade et faisons la queue pour les massages. Je m’allonge sur la table et profite de ces instants de détente. Sur ma gauche, Laurent Jalabert se fait également masser. Il a le visage fatigué et les traits tirés (moi aussi certainement).
Je lui demande comment ça se passe. « Je ne pensais pas que cela serait si dur » me répond t’il en soufflant. A qui le dit tu …Il hésite à abandonner et son « lièvre » à l’entrée de la tente essaye de le motiver. « Cette course est taillée pour nous montrer nos limites » .Je lui raconte mes péripéties du début et comment je suis monté en haut du volcan à l’aide des mains… « Il en faudra plus pour me faire abandonner ». Il m’écoute pensif mais à voir ces yeux vitreux il lui faudra puiser plus profondément pour pouvoir repartir.
Pour ma part je pense à ce début de parcours et à mon état de fatigue. Avec mes compagnons on se répétait… « Il faut arriver frais à Cilaos »…
Ce n’est pas vraiment ça ! Je suis exténué et mes mollets et cuisses qui ont souffert pendant 20km de montée doivent être soignés toutes les 10 bornes…J’ai déjà vu mieux pour résumer.
Et pourtant quand la masseuse me demande comment ça va et me racontent que beaucoup de coureurs abandonnent ici, je lui réponds « Ca va super !! ».
Je m’étonne moi-même, mais je vais bien. Certes physiquement ce n’est pas le top, mais psychologiquement je suis aux anges. Le fait de pouvoir monter pendant 20km alors que je n’avais plus de jambes me met dans un état de transe incroyable. Je me sens invincible. Je me doute que cela va être très dur…mais je SAIS que, sauf blessure, j’irais au bout.
Rien que d’y penser, je frissonne…Hâte d’être à l’arrivée et de voir toute la bande !

Je remercie la masseuse, souhaite bon courage à Laurent pour la suite et rejoins Seb qui vient lui aussi de finir de son massage. Nous sortons du bloc médical et nous dirigeons vers le stand pour récupérer notre sac assistance.
Jean-Pierre est là, souriant, et le voir me réconforte. Un bref retour à la réalité… Il nous raconte les péripéties des autres :
- Nabil est en feu, positionné tout devant dans les 100 premiers
- Félix, 1h derrière, est malade et ne peut quasiment pas s’alimenter mais comme d’hab il s’accroche
- Emeric, 1h derrière Felix et 1h devant nous, gère sa course comme un Prez
Ces nouvelles me rassurent. Tout le monde est encore en route, pas de grosse blessure, c’est le plus important.
Nous prenons nos sacs assistances et sous une pluie diluvienne nous filons nous changer dans les vestiaires du stade. Pour ma part je change également de chaussure et passe sous XT Wings pour la suite avec les descente plus technique. Un passage au ravito et c’est repartit… En route pour le col du Taibit.

Nous partons de Cilaos et rejoignons le GR pour une descente vers la cascade de Bras Rouge . Nous attaquons fort avec Seb dans cette partie jusqu’au passage de la rivière que nous franchissons en sautant sur de jolis petit galet glissants.

Vendredi 24 Octobre - Pied du Taibit - KM 76 – 17h54 (17h54 de course)

C’est ici que les choses sérieuses commencent…le début de la montée du Taibit qui fait peur à tant de personnes. Il y a de quoi, puisque nous allons monter de plus de 1000 m en 10km et puis c’est le point d’entrée dans le Cirque de Mafate. Plus d’assistance terrestre à partir de là. Il faudra soit attendre Deux Bras au 120ème km soit demander le rapatriement par hélicoptère. Autant dire que le moral et la forme doivent être là.
Et pourtant Seb n’est pas au mieux. Il grelotte et s’est assis sur le rebord de la route au ravitaillement positionné au pied de la montée. Je lui apporte un bol de soupe et essaye de le réchauffer par mes encouragements. Il est 18h, le soleil se couche tôt ici. Il faudra attendre demain 6h avant de le revoir.
Je motive Seb à repartir rapidement avant que les températures ne dégringolent trop et que nous soyons gelés en haut du Taibit.

Nous partons sur un bon rythme. Pas forcément très rapide mais très régulier. Seb se sent de mieux en mieux et je maintiens une bonne cadence devant. Nous montons ainsi rattrapant pas mal de concurrents épuisés par cette montée.
Enfin le col. La montée est finie et nous ne sommes pas mécontent de nous. Nous attaquons la descente vers Marla. Seb prend les devants bien plus à l’aise que moi dans ce genre d’exercice.
Quelle descente ! En pleine nuit sur un petit sentier au bord du précipice sans barrières ni rochers, je dirais que c’est un peu limite. De plus je commence à sentir une douleur au niveau du genou droit que je connais bien…C’est douleur si significative qui vous signal que votre tendon vous dit « STOP, j’en ai marre ». Bonjour mon tendon. Chut !! Soit sage. Je serre les dents et suis Seb dans cette descente interminable.

Vendredi 24 Octobre - Marla - KM 82 – 20h18 (20h18 de course)

La pluie se met à tomber et à cette heure avancée il ne fait pas très chaud. Nous arrivons enfin à Marla…détrempés.
Je fonce à la tente médicale pour me faire masser avant que la tendinite n’empire. Les bénévoles me reçoivent « Nous n’avons pas le droit de vous masser. Je peux juste vous donner la crème et vous vous la mettez ». Incroyable ! Pas de strapping rien. Ils m’indiquent que le prochain lieu pour les soins est à Roche Plate dans 15 km…
Oui mais 15km c’est combien de temps ici ? Tant pis, on va serrer les dents. Je me passe de la crème et essaye de chauffer un peu le genou afin de ne plus sentir cette douleur. Je retrouve Seb à l’abri sous la petite bâche qui protège le camp en train de déguster la soupe. Une gorgée de soupe et un café avant de repartir dans les hautes herbes de Marla.

Nous descendons le long des sentiers dans le noir complet et entendons en contrebas la rivière. Nous atteignons une passerelle de type pont de singe que nous passons un par un. J’ai une pensée pour mes compagnons devant qui ont emprunté ce passage un peu plus tôt et qui eux aussi vogue parmi les cailloux et les collines dans la nuit réunionnaise.

Des petites montées sèches mais courtes nous chauffent les jambes avant d’arriver sur la plaine aux sables où nous pouvons un peu allonger la foulée. Une nouvelle descente nous amène au bord de la rivière des galets pour un ravitaillement installé à même la roche sous une bruine désagréable et des moustiques TRES voraces. Les bénévoles sont tout de même là, nous encourageant à toute voix.
Nous prenons une bonne soupe et nous asseyons sur la roche. Les moustiques viennent goûter notre soupe et semblent définitivement préférer notre sang. Je profite de cette pause pour changer de chaussette et nous repartons réchauffés malheureusement la traversée de la rivière va avoir raison de mes nouvelles chaussettes toutes sèches et de mes XT Wings perméables.
Les montées reprennent puis les descentes puis les montées. Ca n’arrête pas et les jambes en prennent un coup.


Samedi 25 Octobre - Roche Plate - KM 95 – 00h16 (24h17 de course)

Nous arrivons enfin au ravitaillement de Roche Plate. La vue est apocalyptique. Les coureurs de partout jonchent le sol en quête de repos.
J’enjambe ces cadavres et rentre à l’infirmerie pour me faire strapper. L’infirmier, une bouteille de rhum à la main, me réponds « Il n’y a pas de crème ici. Par contre on a de la bande. ». Ce n’est pas possible ! Je me fais donc poser un strap sans crème par un infirmier par très bien réveillé et bien éméché. Pour résumer j’ai du scotch sur la jambe qui ne sert à rien. Il m’indique qu’il faudra attendre Deux-Bras pour avoir un vrai strap…dans 20 km L
Je sors de l’infirmerie et Seb m’interpelle : « Regarde, c’est Emeric » me lance t’il en pointant du doigt un des cadavres à terre.
Confiant en Seb et personnellement pas mal fatigué aussi, je donne un grand coup dans les pieds en lançant : « Debout Prez on y va !!!! »
« Ca va pas la tête » me lance le coureur malchanceux à qui je viens de latter les jambes. Après de plates excuses pour la méprise et un bon fou rire avec Seb, nous repartons.

Nous avançons dans la nuit sans lune et observons sur le sommet des collines que nous devinons au loin, les loupiotes de nos compères en avance de quelques heures sur nous.
Cette vallée me rappelle qu’ « IL » approche. Je me souviens parfaitement sur le parcours du passage nommé « THE WALL », une montée de plus de 500 mètres sur seulement un peu plus d’1km. Autant dire que l’on passe sur la partie escalade pour atteindre épuisé le sommet de la colline : Grand Place les Hauts. Le cœur va exploser, nous faisons une micro-pause avec Seb afin de nous alimenter avant d’attaquer la descente…et quelle descente encore une fois. Raide, méchante même. Je vois au loin le ravito mais j’ai l’impression que je n’y arriverai jamais et commence à meugler derrière Seb. Il me remotive mais le moral n’est pas là…que c’est long. Mon genou me fait souffrir dans ces enchaînements de virage et de cailloux à sauter.
Enfin nous y voila après 5km d’enfer en 3h…on n’est pas rendu !

Samedi 25 Octobre – Grand Place les Bas - KM 103 – 03h55 (27h55 de course)

Je me retourne pour voir ce que nous venons de descendre. Cette image restera gravée pour toujours et je prends vraiment conscience de notre inconscience : les coureurs sautant de rochers en rochers pour descendre de cette falaise abrupte de 500m sans aucune sécurité me choque. Moi qui vient de la descendre sans réfléchir, en suivant Seb au pas près…de façon « déconnecté ».
Le ravitaillement est de nouveau l’occasion pour moi de refaire mon strapping mais là encore sans espoir. J’ai juste droit à un Doliprane et un encouragement. C’est déjà ça. Résigné je rejoins Seb au ravito et nous nous alimentons sous la pluie incessante avant de repartir.

Direction Ilet à Bourse avec de nouvelles montagnes russes. Seb n’a pas l’air en forme « Je commence à m’endormir » me lance t’il. Je le motive encore et encore mais ces yeux se ferment et il manque de tomber. Il s’allonge et s’endort sans s’en rendre compte. Je le couvre et le laisse dormir 15min avant de le réveiller alors que le jour commence à se montrer. Nous repartons et Seb a l’air requinqué par cette micro sieste.
Nous continuons notre jeu de montées-decentes. Des bips dans mon sac me rappellent que des gens pensent à moi. Ma femme bien sûr, ma mère et son amie Maria me suivent également à 10000km de là, c’est réconfortant comme la vue du prochain ravito. Nous rejoignons en effet Aurère en haut de la colline entourée de pins

Samedi 25 Octobre – Aurère - KM 112 – 07h07 (31h07 de course)

Le ravitaillement est situé dans une école et je discute avec les concurrents locaux qui m’annoncent que le plus dur est fait. Il reste la descente vers deux bras, la montée de Dos d’âne et redescente vers Saint-Denis. Mais la nuit est passée et nous ne devrions pas la revoir d’ici notre arrivée. La pluie a également cessée laissant faire apparaître le somptueux paysage de Mafate. Quel regret de sortir de ce cirque sans pouvoir l’apprécier de jour. Il faudra revenir.
Nous repartons dans la forêt de pins et apercevons un concurrent avec deux béquilles à la main et qui sautillent pour avancer.
Effarés on lui demande si ça va et il fait un geste pour dire oui et nous laisse filer. Je me demande comment il va faire pour sortir de Mafate dans cet état, mais quel courage en tout cas.

Nous nous lançons dans la descente vers Deux-Bras en attaquant sur les parties « faciles ». Nous dépassons des concurrents en se jouant des caillasses qui jonchent le sol. Les locaux passent encore plus vite comme s’ils couraient un dix bornes…c’est vraiment pas la même catégorie. Nous arrivons au pied de la rivière et sautant de rochers en rochers nous atteignons enfin le ravitaillement.


Samedi 25 Octobre –Deux Bras - KM 121 – 8h51 (32h51 de course)

Le ravitaillement de Deux Bras est superbe : podologue, masseur, douche, piscine, table pour le repas. Tout est là pour nous revigorer et finir en beauté. Avec Seb, nous prenons le temps de passer au podologue puis au masseur et enfin ravito pour s’alimenter. 1h30 de pause bénéfique.
Nous repartons à 10h30 de Deux Bras. Le sentier montant à Dos d’âne n’est pas très bien indiqué et le manque de balises nous fait perdre quelques minutes. Je motive Seb qui a un petit coup de mou. « C’est dans la montée de Dos d’âne qu’on fait la différence Seb ». Nous attaquons cette montée sous un soleil de plomb et j’ai du mal à respirer.
Des randonneurs descendant nous indiquent que la fin est proche… « 10min au max, courage ». Je pense aux 40h qui sont possibles alors.
Sans vraiment trop comprendre ce qui se passe, Seb me dépasse et accélère, il est en feu. Il a pris un gel quelques instants auparavant et le voila reboosté comme jamais. Une vraie locomotive dans cette montée. J’ai du mal à le suivre et je ne parle même pas des concurrents qu’il dépasse à une vitesse folle. Les gens nous regardent incrédules : « Vous venez d’où comme ça » me lance un réunionnais. Je n’ai quasiment pas le temps de répondre, trop peur d’être lâché par Seb, tel Armstrong dans la montée du Ventoux, il est en train de tout déchirer…
Felix avait raison « Quand tu cours plus vite, tu arrives plus tôt. » Il fallait y penser. Nous arrivons au premier ravitaillement en bas de dos d’âne où nous nous ravitaillons rapidement et filons vers le haut de dos d’âne marquant la fin de la montée et le retour de la pluie.
Enfin ! Après 2h de montée…C’est décidé; j’arrête d’écouter les randonneurs ! L’idée des 40h devient illusoire...l’important : finir.

Samedi 25 Octobre – Dos D’âne - KM 128 – 12h39 (34h27 de course)
Nous ne nous arrêtons pas au 2ème ravito de Dos d’âne bien décidé à arriver plus vite à Saint-Denis. Je me souviens que la prochaine difficulté sur le plan était le Piton Batard à 1500m d’altitude, mais je n’avais pas bien appréhendé que pour l’atteindre il fallait passer un nombre de coup de cul incroyables et des montées de ravines pleines de boue. Je regarde sans cesse ma POLAR qui ne veut jamais atteindre les 1500. « 1460m », ça doit être là…et bien non pas encore et cela pendant plus de 3h. Interminable. Je ralentis, perd Sébastien de vue et commence à m’endormir debout alors qu’autour de moi le vide est là, en contrebas, caché par cette brume épaisse. Mes yeux se ferment, Seb est partit j’en suis sûr mais je ne lui en veux pas. Mais où suis-je ? Je commence à halluciner complètement et perds tous mes repères. C’est un « ARNAUD !!! » rageur qui me réveille. Seb est là et me booste. Je prend une barre et repars. Piton Batard est enfin là ! La dernière descente : direction le Kiosque d’Affouche.

Comme les courses, j’ai toujours du mal à finir mes récits. Peux être parce que j’essaye de vous faire revivre ce que j’ai vécu. Et cette partie ressemble un peu au néant psychologique pour moi, un enfer sans nom que je ne saurais décrire. Pour comprendre cela il faut se remémorer qu’il a plu quasiment non stop sur cette portion toute la journée et du coup ce qui en temps normal ressemblerai à une belle descente sans caillou avec de la belle terre et des petits arbres tout le long, ressemble ici à un torrent de boue sans accroche où chaque pas de plus est un soulagement. J’apprendrai plus tard que plusieurs concurrents se sont blessés sur cette partie. Si les premiers arrivants n’ont eu qu’un peu de boue, les conditions se sont dégradées au fur et à mesure de la journée. Il faut sauter d’arbre en arbre pour descendre cette rivière de boue. Là encore les locaux m’impressionnent, ils voguent sur ce terrain et nous dépassent. Il y en a même au téléphone rigolant de la situation. Non je ne céderai pas ! Un roseau…je suis un roseau. Je dois faire corps avec la nature qui se dresse devant moi en étalant toute sa puissance. Non, je ne céderai pas !

Samedi 25 Octobre – Colorado - KM 142 – 17h01 (41h01 de course)
Nous sortons enfin de l’enfer et longeant une route goudronnée. Confiant sur le reste du parcours nous allongeons la foulée. 13/14km/h. Les concurrents nous regardent bizarrement. Nous croisons une concurrente locale que nous avions dépassée à Dos D’Ane. Etrange… Je comprendrai plus tard que les « raccourcis » sont monnaie courante sur la GRR. Ce n’est pas ma vision de l’ultra et je ne comprend pas quel plaisir on éprouve de faire 41h au lieu de 43h en ayant coupé dans le parcours, la nature humaine m’étonnera toujours.
Nous contactons Félix pour lui dire que nous sommes à Colorado et que nous arrivons bientôt (enfin on l’espérait).

Nous avions confiance sur la suite du parcours et l’effort laissé pour filer sur cette route goudronnée a laissé des traces. Nous allons le payer directement avec l’attaque de la descente du Colorado. Une descente de gros blocs de pierre avant d’arriver à Saint-Denis. Sébastien a la cuisse tétanisée et est obligé de s’aider d’un bâton. Pour ma part, mon genou me rappelle qu’une tendinite ne disparaît pas par magie. En bref on n’est pas beau à voir et les concurrents nous dépassent à vive allure. On serre les dents et nous allons mettre plus de 2h30 à faire cette portion qui se fait en 1h max. Nous sommes épuisés. Chaque rocher est une souffrance de plus. Séb descend avec les mains et son bâton qu’il jette finalement, dépité. Courage, nous apercevons la fin du parcours, juste là, sous nos pieds. Je regarde mon altimètre et voit que c’est la fin…

Samedi 25 Octobre – La Redoute (Arrivée) - KM 150 – 19h29

Nous arrivons au pied de la colline et longeons la route sous les applaudissements et les klaxons des voitures. Les larmes montent, je regarde Seb et nous nous comprenons. Nous l’avons fait, ensemble, nous avons défié ce monstre, cette folie qu’est le GRR.
Ca y est nous entrons dans le Stade. Felix nous voit et se jette sur nous en larmes « Vous l’avez fais, vous êtes des malades !!». Seb et moi avançons et nous dirigeons vers l’arrivée main dans la main. Comme par magie après 150km nous courons et je mentirai en disant que je ne ressens aucune douleur mais elle est éphémère, diluée dans l’intensité du moment. Je suis bien. Je suis coureur, ultratrailer même, je suis mari, je suis papa, je suis moi. Toutes mes facettes ne forment qu’un à présent. Je suis en paix, tout est clair maintenant.
Nous passons la ligne d’arrivée. Au dessus de nous, le chrono affiche 43h29 et comme l’indique l’inscription sur le T-shirt donné à l’arrivé par les organisateurs : « J’ai survécu ».