C’est reparti !
Ce sont les mots qui me viennent à l’esprit ce vendredi 26 août 23h30 alors que je suis sur la ligne de départ de cet UTMB 2011, sous des trombes d’eau.
Toute la journée, les concurrents ont reçu des appels et des SMS du PC Course. Dès 7h du matin : « conditions météo désastreuses, parcours modifié », puis quelques heures plus tard « départ retardé à 23h» puis « 23h30 ». C’est donc dans l’inconnu que nous allons plonger, un parcours modifié sans Bovine et à priori sans Catogne et des conditions météo terribles où l’on annonce de la neige au col du Bonhomme.
Ce sont les mots qui me viennent à l’esprit ce vendredi 26 août 23h30 alors que je suis sur la ligne de départ de cet UTMB 2011, sous des trombes d’eau.
Toute la journée, les concurrents ont reçu des appels et des SMS du PC Course. Dès 7h du matin : « conditions météo désastreuses, parcours modifié », puis quelques heures plus tard « départ retardé à 23h» puis « 23h30 ». C’est donc dans l’inconnu que nous allons plonger, un parcours modifié sans Bovine et à priori sans Catogne et des conditions météo terribles où l’on annonce de la neige au col du Bonhomme.
Contrairement aux autres années, j’apprécie peu l’hymne de départ. J’ai froid et il me tarde de partir. Benoit est à mes côtés pour son premier VRAI ultra. Après des mois de préparations sérieuses, il s’attaque à ce monstre sacré, le tour du Mont-Blanc, 170km de course et 10 000m de dénivelé positif. 9 cols (normalement) pour passer de la France à l’Italie puis en Suisse avant de revenir ici, à Chamonix. Une course hors norme où chacun va devoir puiser physiquement, mais surtout mentalement pour finir. Tout donner pour tout recevoir. Une quête sans fin, une drogue pour tous qui nous pousse à atteindre ces moments d’intense douleur pour en ressortir plus vivant que jamais.
23h30, le départ est donné. Comme prévu avec Benoit, nous partons à un bon rythme pour ne pas nous retrouver coincés sur les premiers lacets. Nous restons tout de même prudents et maintenons un 12/13kmh. Dès le début j’essaye de décrire avec précision le fil du parcours à Benoit afin de le (me) rassurer. Tel type de terrain, tel dénivelé…etc…la connaissance même sommaire de la suite des événements donne un ascendant psychique considérable.
Le premier col de Voza passe très bien, je suis plus rapide que Benoit dans les montées, mais cela me permet de ne pas m’enflammer et de partir sur un rythme raisonnable. Je l’attends à chaque lacet en reprenant mon souffle et en profitant finalement de la course. Je lui prodigue également quelques conseils sur l’utilisation des dragonnes (poignées des bâtons) afin d’optimiser leur utilisation en montée.
La pluie et le vent se font de plus en plus forts au sommet (2000m) et nous redescendons rapidement vers St-Gervais en mode plein phare sur les frontales (merci Félix pour le phare longue distance qu’il m’a prêtée et qui me permet de voir parfaitement les pièges de cette descente). Le chemin est boueux, les bâtons s’enfoncent et le terrain instable nous rappelle une grande piste de ski avec ravines et cailloux.
Arrivé à St-Gervais (km 21), nous pointons à la 200ème place ce qui est plus que raisonnable après 2h31m36s de course et avec de telles conditions. Nous ne trainons pas et filons sous cette pluie battante direction Les Contamines. Une succession de montées sèches, mais courtes avant d’attaquer la première vraie difficulté, la montée au Col du Bonhomme.
Il est à peu près 4h du matin quand nous arrivons au pied de la montée, au petit village nommé Notre-Dame de la Gorge. Je garde un souvenir précis de cet endroit de la course grâce aux flambeaux et bûchers qui éclairent le début de la montée. Il fait très froid et nous prenons avec Benoit le temps d’enfiler gants chauds, bonnet, sous-couche à manches longues. Ils annoncent - 5 degrés en haut. Avec la pluie incessante, ma sous-couche est déjà humide voir trempée…tant pis je n’ai pas le choix, mais cela va certainement (oui en effet) me jouer des tours.
La montée du Col est longue. Nous maintenons un bon rythme et avançons bon grés mal gré le brouillard et la neige qui commencent à nous fouetter le visage. L’altitude se fait également sentir. J’ai le souffle cour et n’arrive plus à suivre Benoit par moment. Cette longue ascension n’en finit pas. Déjà 3h de montée non stop.
Le soleil se lève enfin et nous apporte les premiers rayons de chaleur. Tout autour de nous se dévoilent les sommets enneigés. Une aurore blanche qui nous redonne du baume au cœur pour la suite.
Nous passons à 6h32 en haut du Col (2400m – km 44) après 7h de course et nous pointons à la 322ème place. Quelques places de perdues dans l’ascension après notre pause à Notre-Dame mais rien de grave.La descente du col vers le village des Chapieux est, et restera, un enfer pour moi. Même si de jour cela me semble un peu plus simple, je ne suis vraiment pas à l’aise sur cette pente à fort dénivelé entre les ravines, cailloux et plaques de gel. Je serre les dents alors que Benoit semble très bien et prend de l’avance. Au fur et à mesure de la descente, je ressens des maux de ventre de plus en plus intenses. J’ai attrapé froid au ventre et l’altitude me fait mal au crâne. Ca paraît anodin, pas grave et pourtant je préfère de loin une tendinite voire même une entorse. Le problème quand l’appareil digestif est touché c’est que vous ne pouvez quasiment plus vous alimenter, or c’est le point le plus important en ultra. Apporter en continu de l’énergie au corps pour continuer à avancer. Sans cela c’est la panne sèche.
Je m’accroche, m’arrête quand les crampes d’estomac sont trop intenses et repars. Des wagons de coureurs me dépassent et je vois au loin Benoit qui m’attend. Je force et on arrive enfin aux Chapieux à 7h20 à la 365ème place (7h49 de course).
J’essaye de m’alimenter, mais ça ne rentre pas. Très inquiétant alors que nous somme qu’au 50ème km. Sans attendre, on repart en direction du Col de Seigne, marquant la frontière franco-italienne. Notre montée est rythmée par la pluie puis la neige, une vraie tempête. Difficile de trouver le chemin surtout que les concurrents sont rares autour de nous. Paradoxalement, mon niveau de forme chute au fur à mesure que l’on monte. Le mal des montagnes, froid au ventre, je ne suis pas bien. Nous arrivons vers 10h en haut du Col (km 60 – 2500m). Frigorifié.
Je suis en mode off, j’enchaîne les montées et les descentes sans vraiment trop comprendre, sans en avoir connaissance. Je n’arrive pas à manger. Je grignote au Lac Combal et perds pied dans la montée de l’arête du Mont-Favre. Benoit part devant. Je suis au loin et souffre de plus en plus. Je suis un zombie, j’ai envie de m’arrêter toutes les minutes. Je végète sur le bord du chemin, vomi et repars. Je ne suis même pas à mi-chemin dans un état critique. Je vise Courmayeur dans l’espoir de mettre mon estomac au repos et de repartir. Courage !Je retrouve Benoit au Col Chécrouit (km 73 – 2000m). Il s’étire tranquillement et à l’air bien. Ca me remonte le moral.

La descente vers Courmayeur est terrible et finit d’achever mon état. Racines, marches, cailloux, ravines, un enfer pour mes pieds compte tenu de ma petite forme. Je bute sur les pierres et mes ongles commencent à être douloureux. Benoit est bien et me devance. Je beugle au loin pour qu’il ralentisse, car je connais cette descente piège.
J’arrive à 12h45 à Courmayeur à la 409ème place, 5 min derrière Ben. Je suis épuisé et les pieds en feu. Cette descente fait toujours aussi mal. Je file directement à l’infirmerie voir les podologues. Ils confirment le diagnostic ; 2 belles ampoules sous-unguéales sur les orteils. Le podo sort sa perceuse et perce les ongles à vif. Ça pique, mais c’est la seule solution pour pouvoir repartir.
Je rejoins Benoit qui m’a l’air ailleurs, vidé. Il a les quadri en feu. La descente lui a laissé des stigmates qu’il va falloir supporter pendant encore 20h. On essaye de se motiver, de manger un bout. Tous les concurrents autour de nous ont la tête baissée à la recherche d’un nouveau souffle pour pouvoir attaquer les 90km restants. On passe les petits coups de file à nos femmes, enfants et potes. Je poste des petites photos sur Facebook et lis les commentaires qu’on nous a laissés. Ça réchauffe le cœur et le mental remonte. Changement de tenue, pause technique et s’est reparti après tout de même une heure d’arrêt.
Cette pause m’a été bénéfique. Mon estomac a retrouvé un visage humain et je prends la tête d’un groupe de coureur dans la montée vers Bertone sous la canicule habituelle. Je profite de cet état de mieux avant la prochaine phase de down sur cette sinusoïde qui rythme une course d’ultra. Benoît suit au loin difficilement. Il n’a pas la forme et lutte à son tour. Nous atteignons Bertone (2000 m – km 82) avec une vue imprenable sur le Mont-Blanc (461ème – 16h de course).

On relance rapidement sur les balcons menant à Bonnati et Ben reprend confiance. Il retrouve un peu de jambes et passe devant. Les quadri se détendent avec ce petit footing salvateur. On dépasse pas mal de concurrents et on arrive à Arnuva vers 18h sur une belle 414ème place. Le moral est au beau fixe à l’inverse du temps qui se gâte franchement.
Blizzard, pluie nous accompagnent pour ce Grand Col Ferret. Les concurrents se font rares, ou en tout cas on ne les voit plus, tout comme la tente North Face indiquant la fin du col. 1h50 de grimpette dans une purée de pois et on atteint le sommet (2500 m – km 100) après 19h50 de course. On pointe à la 410ème place. Logiquement et malheureusement, l’altitude refait des siennes et mes maux de ventre reviennent en force, je suis plié en deux. Impossible de courir sur cette grande descente pourtant très simple. Je marche. J’entends Ben qui me pousse, qui m’encourage mais je n’y arrive pas. Puis le déclic, j’ai mal en marchant, donc autant avoir (un peu plus) mal en courant. Je dépasse Ben et fonce en serrant les dents. Je suis à deux doigts de vomir à chaque virage.Contrairement à l’année dernière où l’on atteignait rapidement la route goudronnée vers la Fouly, cette année les gentils (# !#¤*) organisateurs nous font jouer sur les balcons côté Ferret puis, arrivé sur la route, on repart sur les balcons de l’autre flanc. Trop gentil de nous faire découvrir ce côté à la tombée de la nuit. Je ne le pensais pas mais on est finalement obligé de sortir la frontale avant le ravito. Le moral en prend un coup mais on avance.
On arrive à la Fouly – km 108 - à 21h35 (429ème place). Benoit est au plus mal. Je le surprends même à demander les horaires des cars abandon à l’organisation. Il ressemble à un zombi, ses yeux sont vides. J’essaye de lui parler de trouver les mots, mais je n’ai pas la grande forme non plus et je n’en mène pas large. Je mange un peu sans conviction et on repart doucement. Ben ne parle plus. J’essaye de relancer parfois la conversation, de parler de rien, de tout, mais il ne m’entend même plus. Perso, ce que j’ai avalé à la Fouly se balade joyeusement dans mon estomac et je commence à avoir des sueurs froides. Je m’arrête sur le bas-côté, malade. Il me faut quelques minutes pour me remettre. Les concurrents qui passent demandent à Benoit s’il faut de l’aide. Je m’assois quelques minutes sur un rocher avant de pouvoir repartir. Avec Ben nous avançons lentement, chacun essayant de chercher la force nécessaire. Nous sommes au plus mal. Nous errons dans les petits villages suisses jusque Praz de Fort avant d’attaquer la montée vers Champex.
Ben souffre terriblement, je prends la tête dans cette montée en lacet de 500m. Rien de difficile, mais après 25h de course, on lutte. Je prends quand même un peu de plaisir dans cette montée marquée notamment par le fameux « sentier des champignons » où de petites sculptures de bois sont posées sur les côtés.
On arrive à Champex – km 123 - à 1h du matin (25h40 de course – 384ème). Ben s’écroule. Je l’oblige à aller voir les kinés pour un petit massage des quadri. En attendant, je prépare la suite avec de belles assiettes de pâtes, compotes, café. Bref tout pour tenir et continuer. Guillaume Millet (grand champion de l’ultra) est là, en bénévole. Il fait le tour des tables et nous entamons la conversation. Il m’informe de l’hécatombe. Des abandons dans tous les sens. Aux Chapieux, à Courmayeur, à Arnuva et surtout la Fouly. Beaucoup de concurrents explosent, jettent les armes devant la difficulté de cette édition 2011. J’apprends que de grands champions ont craqué au milieu de la tempête de neige. Pour l’instant 50% d’abandon me dit-il. Je prends un peu l’ampleur de l’exploit que nous sommes en train de réaliser. Tenir, peu importe le temps ; mais il faut tenir. Cela me rappelle un 100km couru avec mes amis de toujours à Belvès. 100km de pluie battante non-stop. Les journaux avaient titré « Les chevaliers de l’apocalypse ». Voici la suite.
Autour de moi, c’est en effet un vrai mouroir. Les coureurs allongés à même les bancs, affalés sur la table. Je vois au loin un concurrent en larme, d’autres malades. Trop c’est trop. Certains craquent, d’autres intériorisent et souffrent en silence.

Benoît revient enfin. Il est pâle, mais il marche. Il s’est quasiment endormi sur la table de massage, mais les quadris ont retrouvé une petite flamme. Il ne veut rien avaler mais je le force littéralement à manger une compote et quelques pâtes avec du fromage. Du carburant. L’estomac, meurtri par l’effort, ne veut plus rien entendre ; mais nous avons absolument besoin d’énergie pour avancer. Pendant qu’il mange, je m’en vais m’enquérir de la suite du parcours. L’organisation me signale 12km de descente jusque Martigny (1ère blague) puis Trient. On ne fait finalement pas Catogne (2ème blague pour plus tard).
Le passage qui va suivre devrait être censuré tellement nous avons souffert. Sur beaucoup de course, j’ai eu mal, mais ici on dépasse l’entendement.
Bien qu’entamant notre 2ème nuit blanche, nous partons de Champex assez confiant finalement, sûr de nous faire environ 12km de descente plutôt sur route. Erreur. On monte, on descend, on traverse des petits villages. Ce que j’ai avalé à Champex me tourmente sérieusement et je suis encore obligé de m’arrêter plusieurs fois sur le bas-côté. Je m’excuse auprès de Benoit, car je casse le rythme, mais je suis malade comme jamais en course. Malgré ces nombreuses « pauses », peu de concurrents nous dépassent, on est plutôt seul dans cette vallée. On atteint enfin une ville endormie. Il est 4h du matin, c’est certainement Martigny. Déjà 2h que nous sommes partis, il était temps pour 12km. On accélère le pas et cherchons le ravito. Rien. Pas d’âme qui vive, pas un bruit mais surtout pas de ravito. Ils ont fermé ce ravito ? Peut-être qu’il n’y avait pas de ravito à cet endroit ? Les questions se bousculent, mais c’est surtout une grande incompréhension. Ben peste et je suffoque. Il faut que je me pose absolument. On continue sans vraiment réfléchir en espérant trouver quelques choses, mais rien, on se retrouve à monter de nouveau sur flanc de colline.
Le temps s’arrête autour de moi. Environ 30h que je n’ai pas dormi, j’ai 130km dans les pattes, je suis ailleurs, mon esprit divague. Je ferme les yeux et les rouvre brutalement, je m’endors debout. Je me mets quelques claques pour me réveiller, mais c’est dur, nous luttons dans cette nuit noire. Vite le ravito, sans cela c’est la fin, je vais tomber, je n’en peux plus. Je croise des concurrents avec leur couverture de survie sur le bas côté, endormis. Ben est aussi en modo off, il avance alors que ça monte encore et encore.
6h du matin. En regardant en contrebas j’aperçois enfin le camp de ravitaillement, mais… ce n’est pas Trient…c’est Martigny !!! Mentalement c’est la chute. On a fait que 12 bornes en 4h ? 3km/h ? Impossible. Le raz le bol envers l’organisation est à son paroxysme. Je suis parfaitement d’accord pour modifier le parcours si les conditions météorologiques l’obligent, mais le parcours de repli doit être clair et expliqué au coureur. On ne peut pas se permettre de jouer avec le mental et la santé des coureurs. Je ne me ravitaille pas de la même façon quand je sais que le prochain ravito est à 12km avec de la descente versus un ravito où je mets 4h sur un col à 15%. Je peste à mon arrivée au ravito comme tous les coureurs autour de moi. « C’est n’importe quoi ».
Ben craque, c’en est trop. Sans prendre le temps de réfléchir, ni même me parler, il arrive au ravito et demande à ce que l’on coupe son dossard synonyme d’abandon. « Non !!!! ». Trop tard. Il part sans me dire un mot. Me voilà seul ! Je reste un moment sonné sur le banc. Le moral n’était déjà pas top, mais là j’accuse réellement le coup…pourquoi continuer, pourquoi faire ? Je n’étais pas inscrit à la base sur l’UTMB mais Ben voulait le faire et je lui avais promis qu’on ferait cela ensemble, que je l’emmènerais au bout. J’ai échoué ! Je suis énervé, en colère contre lui d’avoir lâché et contre moi de n’avoir pas trouvé les mots qu’il fallait.
Pendant quelques minutes, le regard perdu, je ne trouve plus de sens à cette course ridicule. Les conditions météo, mes maux de ventre et ce parcours mystère qui n’en finit pas ne m’amusent plus, encore moins seul. Moi aussi je suis fatigué, moi aussi j’en ai marre. Mais finalement que fais-je ici ? 2 mois avec l’Ironman de Nice et 2 semaines après avoir réussi à finir Embrun, un des triathlons les plus durs du monde, pourquoi me suis-je lancé dans l’UTMB, une course qui demande elle-même une année intense de préparation. Qu’est ce que je cherche à prouver ? A qui ? A quoi résument toutes mes conneries ?
Souvent ma femme me lance « Tu exagères, tu vas trop loin ». Elle a raison.
Je n’ai pas fait de grande école, je ne joue pas d’instrument, j’ai fait du foot des années en étant toujours aussi mauvais et je n’ai jamais été premier en sport. Toutes ces années j’ai couru après une pseudoreconnaissance, des podiums et des premiers prix sans jamais les atteindre. Une frustration terrible pour un être en recherche perpétuelle de reconnaissance et d’affection. Aujourd’hui j’ai trouvé un sport où la course ne se fait pas contre d'autres, mais contre soi-même. Où l’important n’est pas de gagner, mais de finir. Une bataille mentale qui prédomine sur les capacités physiques de chacun. Un sport où votre pire adversaire, c’est vous-même et vos limites. Ici, oui ; je suis dans mon élément. Un endroit où je ne me sens pas obligé de gagner pour réussir et paradoxalement un endroit où je me sens obligé de finir pour « exister ».
Nico m’appelle régulièrement « Limitless ». Il a raison…
Je reviens à moi doucement. La question ne se pose même pas en fait. Je repars, car je vais finir. Sauf blessure, je vais aller au bout parce que je suis « programmé » comme ça. J’avancerai sans faiblir, je ne dormirai pas, je ne m’arrêterai pas. Quitte à tomber d’épuisement, mais j’irais au bout de moi si fin il y a. Avant de partir je demande la suite des réjouissances à la table organisation. « Maintenant vous attaquez le Col de la Forclaz mais vous ne faites pas Catogne, juste un bout pour redescendre sur Vallorcine ». C’est donc le dernier col, courage !
Le jour se lève enfin quand je repars, je reprends vie et suis encore plus triste que Ben ne soit pas là. Les rayons du soleil et cette lumière l’aurait certainement réveillé et relancé…il était si proche de franchir cette 2ème nuit blanche. Damned !
Je me remémore les paroles de Félix qui me l’a décrit comme simple. Long, mais pas de grosses pentes. Felix, define « pas de grosses pentes » please ? Personnellement, après l’avoir passé, je le décrirai comme très long, découpé en 3 portions avec quelques passages vraiment usants. Rien de technique, mais il n’y a aucun lacet. C’est une ligne droite qui monte sans cesse à 10%. Près de 2h de montée pour atteindre les 1150 m avant de rebasculer sur Trient.

En haut du col, je repasse en mode été. J’ôte le sur-pantalon, la sous-couche et je file non sans donner une petite interview improvisée à un journaliste intrigué par mes manips. PS : Mon interview a été ajoutée au film UTMB 2011 :)
Finalement la descente est assez courte, les jambes répondent et je maintiens un bon train. Il est 9h quand j’atteins Trient après 33h de course. Je pointe à la 374ème place. Je me précipite vers la table des organisateurs pour confirmer qu’on ne fait qu’un bout de Catogne.
Il me regarde calmement et me sort la sentence : « Non non, vous faites tout ! ». OK ça c’est dit. Je ne traîne pas et repars de suite. Catogne je connais de nuit, j’aime bien. Ca monte en lacet et la descente dans les champs de vache me va très bien. Je regagne quelques places et arrive à Vallorcine à 11h30 (36h de course). Je prends même le temps de répondre au téléphone avec Jef qui m’encourage et me raconte les prochaines difficultés. Les coureurs que je croise sont quasiment tous devenus des marcheurs, des zombis qui avancent doucement jusqu’aux prochains ravitos.
Pause express à Vallorcine et je file au col des Montet en petit footing. Il me tarde d’arriver, je commence en avoir sérieusement marre. Les nausées reprennent et de nouveau je m’arrête à bord de la route. Cet état m’exaspère, voilà 2 jours que je jongle entre les nausées. Je m’alimente de façon épisodique trop peu pour être au top physiquement mais bien largement assez pour me rendre malade en continu.

Finalement, je me rends compte que je gagne encore des places au classement non parce que je vais plus vite, mais parce que je suis encore là. Je résiste, je ne cèderai pas !
J’arrive à Argentière à 13h après 37h de course (370ème place). Il fait très chaud. Je m’asperge d’eau régulièrement. Je me remémore les explications de JF. Après Argentière tu vas prendre 2 « coups de cul » avant de redescendre sur Chamonix. Bref, ça monte encore. Mon altimètre indique déjà 10 000m de dénivelé positif, mais jusqu’où allons-nous aller ? Je serre les dents et suis 2 frères luxembourgeois qui ont pour objectif de terminer ensemble. C’est beau, eux vont y arriver…
Si proche de la fin (il reste 6 km) je pense fort à mon pote Benoit que j’ai finalement laissé sombrer seul, sans trouver les mots justes et la force de le motiver. Je m’en veux terriblement à cet instant. Il n’est pas à mes côtés sur cette dernière ligne droite alors que j’étais censé être son sherpa, son guide. J’ai clairement failli à ma mission et c’est ce qui rend, encore aujourd’hui, cette « victoire » amère. Je visais des places de finisherS pas un solo dans les rues de Chamonix. Finalement c’est une course ratée, un tour du mont-blanc pour rien.
Les coups de cul dans les hauteurs de Chamonix me paraissent interminables et alors même qu’il reste que 5km, je suis dans un état second, excédé par la course. Comme souvent à la fin de chaque ultra je peste contre tout, j’en ai marre, je ne veux plus jouer. Je frappe violemment mes bâtons au sol quand j’aperçois encore une montée…Non !!! Je veux descendre.
Enfin, la route goudronnée est devant moi, je longe l’Arve et rentre dans les rues de Chamonix. La foule est là et m’accueille. Je suis là, j’ai survécu, je n’ai pas lâché, j’ai tout, mais alors tout donné. Je suis allez chercher au plus profond de moi, tout ce qui pouvait me faire tenir, ma femme, ma fille, le futur champion en route, ma famille, mes potes de run, mes potes de taff, tous ceux qui m’ont soutenu, accompagnés. Je suis là ! Finisher Again, Finisher forever !


