mardi 16 juin 2009

Les 100km de Belvès

Samedi 25 Avril 2009, il est presque 8h. Le départ du championnat de France de 100km va bientôt être donné dans les hauteurs de Belvès, une petite ville dans le Périgord noir.

Comme malheureusement prévu par la météo, il pleut des trombes d’eau depuis cette nuit et cela devrait durer toute la journée. Nous l’avions redouté et nous y voilà, nous sommes déjà détrempés avant même d’avoir commencé. Ces conditions me terrifient dans le sens où cela va être très dur mais parallèlement je me dis que l’effort n’en sera que plus méritant et la victoire plus belle.

Sur le côté de la route, je vois Jean-Jacques Moros déjà très concentré sur sa course. Autour de moi, Félix, Benoît, Seb sont prêts à en découdre avec ce 100km. José est également là et se lance sur le 50, son premier défi au-delà du marathon. Nos accompagnateurs vélo, eux, sont déjà partit en avance se positionner vers le km 7 et ce afin d’éviter de créer des bouchons dans le centre de Belvès.
Les organisateurs prennent la parole et nous confirment que le temps ne va pas aller en s’améliorant. Nous nous encourageons que déjà le coup de feu retentit. Nous partons en suivant la meute, 12 à l’heure pour moi, Félix et Benoît et 11 pour José et Seb.

Une première boucle légèrement montante dans Belvès permet de nous rassurer sur notre allure et le réglage de nos accéléromètres. Nous attaquons la descente de Belvès et apercevons au sol le kilométrage pour le retour…que cette côte va être dure après 98 km. Malgré la pluie nous arrivons à distinguer la vallée en contrebas et les méandres de la Dordogne.
En bas de la descente, le vent fait front et la pluie s’intensifie. Nous décidons de nous économiser et de prendre des relais à 3 de 1km chacun. Avec ce système, les kilos défilent et nous arrivons rapidement vers le point de ralliement avec nos accompagnateurs postés au 7ème km.

Applaudis par cette foule de cyclistes nous continuons sans faiblir alors que nos collègues enfourchent leur vélo pour nous suivre. Nous voilà désormais entouré de notre garde rapprochée : Antoine et Jean-Pierre pour Félix, Gérard pour Benoît et Ludovic pour ma pomme.
Cet escadron est impressionnant et rassurant. Nous pouvons désormais nous alimenté en sucré et en salé très facilement. Aucune perte de temps et surtout pas de poids à transporter sur le dos. Les chaussures imbibées d’eau sont déjà bien suffisantes pour nous alourdir.
Soudainement, un rayon de soleil fait son apparition et la pluie cesse doucement. Confiants, nous décidons d’ôter nos gore-tex et les remettons à nos accompagnateurs.
Malheureusement, la perspective d’être sec disparaît aussi vite qu’elle est venue avec de nouvelles trombes d’eau qui nous obligent à nous couvrir rapidement. C’est sans espoir, il faut s’y faire, il ne cessera pas de pleuvoir.

Nous poursuivons notre méthode de relais à plus de 12 à l’heure et grignotons petit à petit les concurrents qui nous devançaient. Nous remarquons cependant un coureur à une centaine de mètre avec une foulée très régulière. Reconnaissable par son grand chapeau noir, ce coureur s’avère être un vrai métronome et nous entamons la conversation.
Félix se cale à côté de lui et pendant qu’ils discutent le bout de gras, moi et Benoît nous cachons derrière ces grands gabarits afin de nous protéger du vent.
Les villages défilent et nous atteignons St-Cyprien (km 16). Nous apercevons une voiture chrono officielle une centaine de mètre devant. Cela implique que nous nous rapprochons de la première féminine. Nous l’encourageons alors que nous la dépassons doucement poursuivant notre périple.

Pour l’instant c’est la course parfaite. Hormis le temps, je suis entouré de mes potes et je ne faiblis pas. Les entraînements ont l’air de payer. Entre l’Ecotrail, le plan marathon et le marathon de Cheverny début avril, nous avons accumulé pas mal de bornes. Mais est-ce suffisant pour être serein sur un 100km ? J’en doute. Et même si je partage ces instants magiques au côté de Félix et Benoît je me revois durant l’Ecotrail décrochant et n’arrivant plus à suivre le rythme. Je sais que ce moment va arriver et faut juste que je tienne le plus longtemps possible.

Nous arrivons au km 30, un tournant à gauche, un ravito et ça commence à grimper. Je fixe les mollets de Félix et m’accroche. La montée est raide mais courte fort heureusement. Je peux reprendre mon souffle et me retourner prendre des nouvelles de Benoît. Etrangement Benoît n’est plus là. Il en va de même pour nos accompagnateurs. Que ce soit Antoine, Jean-Pierre ou Ludo, la montée à l’air d’avoir fait les premiers dégâts.
Nous nous concertons avec Félix et continuons d’avancer dans ces enchaînements de montées descentes. Il faut bien 15 min avant qu’Antoine nous rejoigne enfin et nous donne des nouvelles des troupes derrière : Benoît a dû faire une pause technique sur le dernier ravitaillement et nos accompagnateurs se sont également restaurés. Je suis soulagé pour Benoît. Je sais qu’il n’est pas loin derrière. Je languis de retrouver mon accompagnateur en train de se goinfrer au ravitaillement...parce nous ON A SOIF ! Heureusement Antoine a de quoi nous sustenter un tant soit peu.

Ces successions de pentes m’épuisent et je commence à faiblir. Je laisse filer Félix toujours aussi régulier. Je ralentis juste assez pour continuer mais pas trop pour continuer à avoir Félix dans mon champ de vision. De plus nous attaquons un long, mais alors très long, faux plat montant longeant une ancienne voie de chemin de fer. Je me tourne vers Ludo et lui notifie mon état. Je suis épuisé, las. Cette route interminable me saoule et je vois Félix qui s’éloigne de plus en plus jusque disparaître au loin. J’essaye de tourner au coca afin d’élever mon niveau de sucre car j’ai la tête qui tourne et des sueurs froides. Le temps n’arrange rien évidemment. Dans ce sous bois les arbres n’arrivent pas non plus à stopper ce déluge et mes chaussures pèsent de plus en plus lourd. D’ailleurs je commence à avoir une sérieuse douleur au niveau de tibia droit…mon tendon souffre. Au loin je l’aperçois enfin, le panneau du km42, le marathon. Cette distance de rêve ne représente pas la moitié du parcours il me reste à tenir 8 bornes avant d’atteindre ce satané 50.

Une dernière côte m’oblige à marcher avant d’apercevoir le stade marquant le 50ème kilomètre. A l’entrée du stade, une barrière nous oblige à tourner à droite alors que les concurrents devant moi partent sur la gauche. J’aperçois alors au loin Félix qui me fait de grands signes. Il est sur le chemin du retour. Le voir me rassure, cela signifie que je n’ai pas perdu trop de temps, je suis à 5/10 minutes environ et je dois maintenir cette allure si je veux passer sous les 10h.
Je pénètre dans le stade et franchit la ligne des 50kms. Nous sommes à mi-parcours et je me rends compte que de nombreux coureurs restent sur le bord de la route. Les abandons se multiplient et atteignent leur apogée à cet endroit. La course de 50km finit à cet endroit et les navettes peuvent vous ramener tranquillement et sèchement à Belvès…C’est tentant !
Les conditions sont épouvantables mais le fait de voir Félix m’a reboosté. Les jambes sont fatiguées mais le moral est là. Je ne m’arrête que quelques secondes pour prendre des pastilles de sel et poursuit mon chemin. Direction…Belvès.

En sortant du stade, je me retourne pour voir les concurrents derrières et aperçoit Benoît qui a rattrapé son retard et qui me rattrape doucement. Lorsqu’il arrive à ma hauteur il m’encourage mais notre rencontre est brève. Nous n’avons plus la même allure et je ne peux pas le suivre. Je l’encourage à mon tour et le laisser partir. Je continue ma route et commence à ressentir de sérieuse douleur au ventre. Je suis de plus en plus fatigué et bien que Ludo me parle je ne l’entends plus. Il s’en rend compte rapidement et essaye de me remotiver à chaque montée, chaque virage mais que c’est dur…J’ai froid, ma tête tourne. J’ai beau me goinfrer de coca je n’arrive pas à reprendre le dessus. Ma vitesse chute de façon inexorable et je n’avance plus qu’avec la tête. Ca y est, j’y suis. Ce moment où tout bascule, ce moment où la tête vous fait avancer alors que les jambes ne répondent plus, ce moment où vous n’êtes plus là. D’ailleurs mes souvenirs sont assez flous, je me souviens avoir eu mal et entendre Ludo au loin m’encourager. Quoiqu’il en soit j’avance.

Les montées sont une vraies souffrance, et j’ai beau m’hydrater régulièrement je ne suis vraiment pas bien. J’arrive au ravito et aperçois Gérard, l’accompagnateur de Benoît. Il déguste son café tranquillement et je suis très étonné de le voir ici. Il m’indique que Benoît est loin devant mais que lui, frigorifié, ce réchauffe un peu. Je pense à ce pauvre Benoît, seul, sans accompagnateur qui ne doit pas avoir très chaud lui non plus. Je motive Gérard afin qu’il reparte rapidement soutenir mon camarade. Je m’alimente d’une soupe chaude qui me réchauffe un peu. Je prend également du pain d’épice et fait une petite réserve dans ma poche. Je repars doucement suivi par Ludo qui n’a pas l’air d’avoir très chaud non plus.

Passant un petit pont, nous tournons sur la gauche alors que j’aperçois des concurrents venant en sens inverse et partant sur la droite. Il s’agit d’une boucle de quelques kilomètres et il nous est désormais possible de voir de l’autre côté de la route les concurrents devant nous. Alors que j’entame cette portion, j’aperçois Benoît qui finit et part vers la droite. Je lui fais de grands signes auxquels il répond. Il a l’air en forme et tourne bien. Encore une fois, voir mes amis sur le parcours me réconforte et j’ai hâte de tous les retrouver à l’arrivée. Si je me souviens bien du parcours, Benoît doit être à 20/30 min devant. J’ai donc perdu pas mal de temps. J’entame donc cette boucle et atteins un premier ravitaillement tenu par des bénévoles toujours aussi chaleureux malgré le déluge qui nous tombe dessus. J’essaye de nouveau d’avaler une soupe chaude afin de faire passer mon mal de ventre. Je mange également un peu de sucré pour maintenir la balance sucrée/salée à un niveau acceptable. Soudainement, et sans vraiment être surpris, j’entends la voix de Christophe : « He c’est Arnaud ». Seb est donc là et m’a rattrapé. Mon compagnon de route de la GRR a l’air en forme et même si les jambes tirent il garde une bonne allure. Nous faisons un bout de chemin ensemble mais je ne peux plus tenir. Mon ventre me fait souffrir et je n’avance plus. La main sur l’estomac, je peine. Je poursuis sur cette boucle infernale et j’atteints la fin et à mon tour où je peux apercevoir les concurrents derrière qui la commence.

Mes maux de ventre se font plus présents et alors que j’atteins le km 65, je craque. Ne pouvant plus attendre, je m’engouffre sans prévenir dans un restaurant bondé de touristes. Dégoulinant, détrempé je lance un « Excusez moi… les toilettes ? ». Le serveur a à peine le temps de lever le doigt pour me montrer la direction que je fonce devant les touristes abasourdis et je m’enferme dans les toilettes…Enfin !
Le fait de « se poser » après 60 bornes de course est déstabilisant. Dans ma tête ca se bouscule. Vais-je pouvoir continuer avec ces maux de ventre ? Je suis bien mieux ici au chaud plutôt que grelottant dehors. Et si je restais là, je me pose au resto et regarde passer les concurrents. Je me ressaisi vite et me lève promptement. Mes jambes sont douloureuses et cet arrêt ne va pas les aider. Cette « pause » me coûte environ 10 min mais je n’en pouvais vraiment plus et c’est libéré que je peux repartir.

Ludo m’attendait devant le resto et est soulagé de me voir revenir. Nous pouvons repartir dans notre périple. Nous attaquons des petits chemins de terre imbibés d’eau qui finissent de détremper mes chaussures. Je dois avoir 5 kilos à chaque pied et mon tibia droit me fait de plus en plus souffrir. En atteignant une petit bourgade, j’aperçois devant moi, la voiture de la première féminine. Je ne me souviens même plus quand elle m’a dépassé mais me voila de nouveau derrière elle. J’ai du perdre plus de temps lors de cette « pause ». Quoiqu’il en soit je la dépasse petit à petit maintenant une allure à plus de 10 à l’heure.

Malheureusement mes maux de ventre reprennent. Je préfère m’arrêter de nouveau rapidement dans les fourrées plutôt que perdre encore plus de temps. Mon paquet de lingettes en poche je cours derrière un arbre. Je ne traîne pas mais je vois passer la voiture chrono de la première féminine devant moi. Je me dépêche et repars doucement. Les jambes sont raides et chaque reprise est plus douloureuse. La voiture chrono est déjà bien devant et j’essaye de la garder dans mon champs de vision on accélérant tant que faire se peut.

Nous approchons d’un ravitaillement avec plus de monde que d’habitude. Un stand de crêpes bien chaudes nous fait de l’œil. Ludo s’arrête pour déguster alors que je prends uniquement mon verre d’eau salée et me remets en route aussitôt. Je pense à prendre le bidon de coca à la main au cas où Ludo serait tenté de rester trop longtemps attablé. Nous longeons la Dordogne et la pluie s’intensifie encore…comme si c’était possible. J’ai maintenant à peu près trouvé un rythme de croisière et je fais le yoyo avec un coureur d’origine portugaise. Il est éreinté et sans se parler nous comprenons mutuellement nos douleurs. Je garde cependant un rythme raisonnable et je récupère pas mal de monde dans cette dernière partie. Mon trou noir est passé et même si je reste déconnecté de la réalité, je me sens un peu mieux. Mes maux de ventre ont disparu et ma balance sucrée-salée est en forme. Je regarde mon accéléromètre et m’indique que je suis revenu à 11 à l’heure. Cela me booste encore plus.

La dernière montée de 3km se présente devant moi. Elle ne fait que 100m de D+, mais sur 3km en lacets et après 100 bornes, cela demande un effort inimaginable. Je regarde mon chrono : 9h45. Je peux le faire, je mets toute mon énergie et lance à Ludo : « Là j’ai besoin de toi, il faut passer sous les 10h ». Tous les coureurs autour de moi marchent, le visage creusé par l’effort surhumain qu’ils viennent d’accomplir. Je ne peux pas vous dire d’où j’ai tiré cette dernière impulsion mais je maintiens mes 11 à l’heure en regardant plus souvent ma montre que la route. 9h50. Que c’est dur, mes jambes sont dures comme le bois et mon souffle rapide.
Enfin je la vois, la banderole d’arrivée. J’accélère alors que Ludo me lance « Tu l’as fais, tu l’as eu !!! ». Je quitte ma goretex et zippe mon maillot pour que l’on puisse voir mon dossard et enregistrer mon arrivée. J’entends le commentateur au micro : « Alors que Arnaud Bihannic en finit lui aussi en …9h52 »…
Ca y est. Je l’ai fais. Je suis passé sous les 10h. Je m’arrête 10 mètres après la ligne d’arrivée alors qu’une des organisatrices me remets ma médaille. Une belle médaille aux couleurs du championnat de France. Vidé, creusé, ne réalisant pas vraiment pas ce qu’il se passe autour de moi je reste là sans bouger. J’aperçois José qui sort de la tente de soin et qui me saute dessus. J’en chiale de bonheur. Il me conduit dans la tente où je retrouve Félix, Benoît et Sébastien en train de se faire masser encore.
A mon tour de passer dans les mains des kinés et de partager ces instants tant attendus post-course : On se félicite, on parle déjà de la course au passé et des moments qui nous on marqué. De ceux qui nous ont fais souffrir, de ceux qui nous ont aidé à repartir.

Cette course restera dans les mémoires, c’est sûr. Un 100 km marque comme jamais. C’est une course extrêmement dure et les conditions dans lesquelles nous avons dû avancer ici sont indescriptibles et ont rajouté une saveur particulière à cette victoire. Une victoire avant tout sur nous-même, nous voilà cent-bornard * 2. Dépassant nos limites, nos souffrances, nous avons avancé droit devant pensant à nos familles, nos amis blessés sur Paris ou exilé à l’autre bout de la terre. Comme à chaque course on a juré de ne plus recommencer, que c’était trop dur…et pourtant nous nous sommes déjà donnés rendez-vous pour les 100km de Millau dans 2 ans.