dimanche 23 août 2009

UTMB 2009

Des mois d’entrainement et me voilà enfin sur la ligne de départ. Moins d’un an après le Grand Raid de la Réunion, je suis assis, par terre, en train d’attendre le départ de mon nouveau défi, l’Ultra Trail du Mont-Blanc ou UTMB. Face à moi, au loin, le soleil commence à descendre derrière les sommets enneigés. Il est 18 h et il reste 30 min avant le départ.
Je me concentre et regarde devant moi le SAS élite se remplir doucement. Scott Jurek, Julien Chorier, Dawa Sherpa, Marco Olmo, Karine Herry et les autres stars de l’ultra sont là. Ils ont l’air « comme nous » et pourtant les exploits qu’ils réalisent me laissent sans voix et j’ai l’impression d’être un môme devant des héros de BD.
Les commissaires de courses s’approchent et commencent à peser les sacs de l’élite. Dans un souci d’équité, il est stipulé dans le règlement qu’aucune assistance externe n’est autorisée et par conséquent, que chaque coureur doit disposer d’un sac avec le matériel obligatoire (frontale, couverture de survie, sifflet…) et une réserve d’eau d’au moins 1 litre.
Les camelback des pros ont l’air léger, mais tous respectent la règle. Un des commissaires s’approche de moi, positionné juste derrière le sas élite, et prend mon sac…Son appareil n’affiche rien…Mon sac est plus lourd que ce que la balance permet de peser ! C’est tout moi ça. Tellement peur de manquer d’un truc que j’ai amené toute ma maison dans mon sac. Au moins, je respecte la règle.
Félix me prodigue ses derniers conseils sur le contenu de mon sac et je m’allège un peu en enlevant un de mes vêtements chauds, un bonnet et d’autres éléments qui effectivement ne m’auraient pas servi. Je donne tout cela à Sébastien et Jean-Pierre, nos suiveurs-coach de choc. Seb me suivra sur différents points du parcours, alors que JP suivra Félix.

Il est 18 h 20 et la musique se fait entendre. « Conquest of Paradise », l’hymne de départ de l’UTMB. Tout comme la BO du film « 1492 », avec Christophe Colomb qui atteint le nouveau monde, cet air nous met dans l’ambiance. La conquête du territoire tout d’abord, avec la traversée des Alpes françaises puis l’Italie, la Suisse et retour en France. Un périple de 160 km, 9 cols avec 10 000 m de dénivelé positif. Et enfin un périple intérieur, où chacun devra repousser ces limites physiologiques et psychologiques pour revenir ici, à Chamonix…
Le décompte a commencé. On s’encourage avec Félix une dernière fois, et PAN ! Le départ est donné.
Ca part vite, environ 15 à l’heure, comme un marathon, mais ici on part pour 160 km. Nous sillonnons les petites rues piétonnes de Chamonix que des milliers de spectateurs ont envahies. Les bars, les balcons, les trottoirs... toute la ville est bondée. Les encouragements me transcendent et l’ambiance qui se dégage de ce départ est indescriptible. Malgré quelques coups d’épaule sur les premiers mètres, l’ambiance est très fair-play entre les coureurs. Les épreuves d’ultra-trail sont des courses avant tout contre soit même, à la recherche de ces limites, d’aller plus vite, mais pas plus vite que l’autre. Le coureur adverse est en fait un compagnon de route. Moi, c’est au côté de Félix que j’entame cette course. Que d’aventures vécues ensemble depuis près de 3 ans, Londres, La Réunion, Millau, Belvès…Nous pensons également à nos copains de route de toujours : Le Prez blessé nous suit certainement derrière son ordinateur tout comme Benoit et Nabil à l’autre bout de la planète.

Ce début de course à la sortie de Chamonix nous emmène dans un sous-bois jusqu’au petit village des Houches, premier ravitaillement et début de l’ascension du premier col, le Col de Volza. Je sors mes bâtons et me mets derrière Félix. Le départ rapide me fait mal, et j’ai déjà le souffle un peu court. Félix, avec sa puissance, me met quelques mètres rapidement. Je m’accroche et tente de le suivre. Félix me prodigue encore quelques conseils sur l’utilisation des bâtons. S’en servir comme appui sur la dragonne plutôt que de rester main grippée sur le manche… et il est vrai que ça facilite les choses. Nous dépassons la grande championne Karine Herry et les chemins forestiers s’assombrissent doucement. Félix s’arrête le temps d’une photo, ce qui me donne le temps de revenir à son niveau et de souffler un peu. Nous contemplons la vue splendide qui s’offre à nous : la vallée de Chamonix éclairée par le soleil couchant et le Mont-Blanc.

Nous repartons et rapidement Félix prend de nouveau de l’avance. Heureusement, nous arrivons au sommet et je peux reprendre un rythme de croisière normal. La descente qui mène St-Gervais est sinueuse, mais relativement simple. Quelques bottes de lapiaz, des cailloux un peu glissants me ralentissent tout de même. Félix, grand descendeur qu’il est, s’envole devant. Je lui fais signe de loin et nous savons tous les deux que nous ne nous reverrons probablement pas avant l’arrivée. La nuit tombe sur la vallée de St-Gervais et j’allume ma frontale pour la fin de la descente.

J’arrive à St-Gervais après 2 h 20 de course, il est 20 h 50 et il fait complètement nuit. La descente m’a fait du bien, j’ai repris un rythme normal et je me sens en grande forme. Je m’arrête quelques secondes pour remplir mon camelback et avaler une soupe en rajoutant un peu de sel pour améliorer ma réhydratation et de l’eau fraîche pour la boire plus rapidement. La mise au point de cette potion fait toujours sourire les bénévoles qui nous accueillent si chaleureusement. Ils ne comprennent pas pourquoi je ne veux pas me réchauffer.
Le sourire aux lèvres, je suis repéré par une télévision suisse qui m’interpelle pour répondre à quelques questions. J’accepte alors que je déguste ma soupe :
« Alors comment vous sentez-vous pour l’instant ? » me lance le commentateur.
« Vous savez ce n’est vraiment que le début. Je dirais même que la course n’a pas commencé. La route est longue et la première vraie difficulté arrive, le col du bonhomme de nuit. Il faut juste espérer qu’il ne fasse pas trop froid là-haut. »
Je repars dans les rues de St-Gervais, bondée malgré l’heure et croise avec joie Seb et JP qui m’attendaient à la sortie du ravito. Seb court quelques mètres à mes côtés et m’annonce que j’ai 7 minutes de retard sur Félix. Je suis content, moins de 10min ce n’est pas trop mal.

Sur ce chemin agréable menant aux Contamines, je pense à m’alimenter. Malheureusement plus concentré sur ma barre de céréale que sur ma foulée, et certainement fatigué, je me prends une racine et m’étends de tout mon long… heureusement plus de peur que de mal, mais je suis sonné et je continue en marchant sur quelques mètres avant de pouvoir reprendre.

J’attaque la montée vers le fameux Col du Bonhomme. Des torches de feu au niveau de Notre Dame de la Gorge marquent le début de la montée. 1000 m de D+ sous un vent glacial et une brume dense. Il faut froid, il fait nuit, il fait noir et je ne vois pas le bout de cette montée. Des cailloux imposants obligent à soulever haut la jambe et à pousser avec les bâtons qui s’enfoncent dans la terre… pas simple et surtout très usant. Avec l’altitude, le souffle se fait plus court. Je regarde mon altimètre : 2300m… j’y suis. La fin de la montée à 2400 m d’altitude est marquée d’une croix chrétienne certainement signe de rédemption après les efforts accomplis.
La descente qui suit est une horreur pour le piètre descendeur que je suis, les crevasses qui se présentent sont dangereuses et, de nuit, difficilement visibles. Un enfer pour les chevilles et les tendons d’Achille. Les bâtons s’enfoncent de plusieurs centimètres dans la boue et je bascule à droite, à gauche.

J’arrive au petit village des Chapieux (50e km), non sans joie, après presque 8 h de course, il est 2 h 20 du matin. La descente fut vraiment terrible et mon tendon d’Achille me fait souffrir. Je fais le plein d’eau et rentre dans la tente ravitaillement en récupérant quelques aliments et repars aussitôt. Il fait nuit et de plus en plus froid et je ne veux surtout pas me refroidir.
J’entame la montée vers la Ville des Glaciers par une large route goudronnée. Je marche à vive allure en m’aidant des bâtons pour cadencer mes pas. Je dépasse pas mal de concurrents trainant la patte ou arrêtés sur le bord de la route. La montée n’est pas très raide, mais étalée sur 5km, je la trouve interminable. Plus je m’approche du village, plus je peux apercevoir sur la droite, la file indienne de couleur qui sillonne la montagne pour atteindre la frontière italienne par le Col de Seigne. Je m’engage à mon tour dans cette montée avec volonté et envie.
Cette envie disparaît rapidement, sous un vent glacial et brumeux et une pluie fine qui fouette le visage, les lacets se succèdent encore et encore. Je n’en vois pas le bout et j’ai froid. Ma frontale n’arrive pas à percer ce brouillard et je lutte désespérément pour chercher les balises. Je crois voir le même rocher sur la droite donc je pars à gauche et inversement. Plus de 2 h de montée interminable.
J’arrive au sommet (2500m – 60e km) congelé, mais soulagé. Les bénévoles m’accueillent au pointage en m’indiquant un igloo jaune pour me reposer et un feu de bois où se réchauffent quelques coureurs.
Pour ma part, je ne perds pas une seconde dans ce cauchemar et fonce vers la descente qui me mène vers le Lac Combal dans la vallée d’Aoste et surtout vers des températures plus agréables.
J’attends avec impatience le soleil. Je regarde ma montre qui indique 10 h de course. Il est donc 4 h 40 du matin. J’ai encore 1 à 2 h à tenir avant que le soleil ne se pointe. La descente qui mène au Lac est difficile au début à cause du manque de visibilité, mais plus je descends, moins le brouillard se fait présent, la descente devient alors plus facile et je peux allonger ma foulée malgré la boue et les crevasses.
J’arrive au Lac Combal à 5 h 30 et il fait encore nuit. Il fait très froid et les concurrents blafards posés sur les bancs me convainquent de ne pas rester ici trop longtemps. La pluie fine qui tombe me refroidit rapidement durant cette courte pause et j’ai du mal à repartir sur la longue ligne droite boueuse qui mène jusqu’au pied du Mont Favre et ses 2500 m d’altitude.
Heureusement, le soleil se lève enfin ! La vue se dégage et me rappelle pourquoi je suis ici. Le Mont-Blanc se réveille sur ma gauche et le Mont-Favre, qui n’était qu’un bloc immense sombre et imposant devient une montée paisible envahie de lapiaz et bordée par des torrents. La descente vers le Col Chercouit est caillouteuse, mais agréable. Nous longeons les balcons naturels du mont avec la vallée en contrebas et au loin les télécabines italiennes.
Je traverse le ravitaillement du Col rapidement pour entamer ma descente vers Courmayeur, impatient. La descente est difficile, après avoir longé les routes caillouteuses empruntées par les chasses neiges, nous piquons dans la forêt où s’enchaînent racines et grosses caillasses.
J’arrive après 13 h 48 de course dans la ville italienne de Courmayeur marquant la mi-parcours, il est 8 h 20. Seb m’accueille à l’entrée de la ville et m’accompagne jusqu’au complexe sportif où mon « sac assistance » m’attend.
Chaque coureur a le droit de déposer avant le départ un sac assistance qui est acheminé jusque Courmayeur. Cela permet d’y mettre un change complet, des barres céréales… tout pour refaire le plein et repartir pour les 90 km restants.
Pour ma part, je passe en mode « été », car je sais que la montée de Bertone et du Grand Col Ferret en plein cagnard risque de faire mal. Je prends également le temps de me faire masser le tendon d’Achille douloureux depuis la descente des Chapieux. Un bol de soupe chaude et quelques barres céréales et me voilà paré.
Je repars à 9 h 10. Ma pause aura duré environ 50 min. C’est long, mais indispensable si je veux pouvoir finir l’UTMB avec encore 5 cols à franchir. Sébastien me signale que je suis 1h derrière Félix qui s’était aussi arrêté 50min. Ça fait chaud au cœur, je regarde Bertone au loin en pensant à mon ami qui doit lutter dans cette montée.
La reprise est difficile, les jambes sont dures et les tendons douloureux. La sortie de Courmayeur se fait par de petites routes goudronnées assez raides pour nous mener au pied de Bertone. Une montée terrible avec des pentes à plus de 20 % sous un soleil de plomb. Mon cœur va exploser, je force pour ne pas m’arrêter à chaque lacet. Les jambes et les bâtons doivent monter haut pour ne pas accrocher les racines et les blocs de pierre qui jonchent le sol. Je bois beaucoup et j’ai beau porter mon regard très haut, je ne vois toujours pas le sommet. Heureusement, le parcours part sur la gauche et après une dernière montée dégagée j’atteins le ravitaillement du refuge Bertone (km 82) perché à 2000 m d’altitude à 10 h 40.
Encore une pause très brève pour remplir le camelback qui s’est rapidement vidé sous ce cagnard. Je poursuis sur les balcons naturels menant au refuge de Bonati. Le terrain n’est pas très technique et alors que je saute de rocher en rocher à l’approche du ravitaillement, je m’écroule, terrassé par une douleur soudaine émise par mon tendon extenseur du gros orteil. Le bougre, sans prévenir, est enflammé comme jamais. Impossible de poser correctement le pied à plat. Je suis obligé de finir en boitant et avec le bâton comme béquille pour atteindre le point de ravitaillement de Bonati (altitude 2020 m - km 90). Je m’assois et me masse vigoureusement le pied à l’arnica. Je regarde ma montre, il est 12 h 20 (18 h de course). J’ai perdu beaucoup de temps sur cette portion pourtant simple. Je ravale donc ma douleur et repars aussitôt vers Arnuva avant d’attaquer la montée du Grand Col Ferret, point culminant de la course.
Le soleil tape très fort et j’ai beau regarder très haut, je ne vois pas le sommet de ce monstre. La pente se fait de plus en plus raide et mon cœur s’emballe. Avec l’effet de l’altitude, l’effort à fournir est terrible. En plus, le temps se dégrade, et le soleil fait place au brouillard et à la pluie. Je vais mettre plus de 1 h 30 pour monter ces 1000 m de D+ et j’arrive exténué au sommet (km 100 – 2540 m).
J’entame enfin la descente quand mon pied droit commence à hurler de douleur. Mon tendon n’en peut plus et le fait savoir. Je suis obligé de m’arrêter, enlever la chaussure et me passer du baume arnica en espérant que cela limite la douleur. En vain, je suis obligé de marcher dans cette descente alors que le soleil pointe de nouveau son nez et que le chemin large et sans caillou aurait pu me permettre de dérouler un peu. Les 8km de descente sont un calvaire et j’enrage de ne pas pouvoir courir à fond. Il me faut 2h pour enfin voir s’approcher le village.

J’entends au loin un « Arnaud » salvateur. Seb est venu m’accueillir à l’entrée du petit village suisse de La Fouly (km 108). Pour ma part, je suis au plus mal, j’ai mal au pied et le moral dans les chaussettes. J’ai la tête qui tourne, en sueur, mal au ventre et ma vision a clairement diminué. Il est 17 h et je cours donc depuis plus de 22 h. Je me suis rarement senti aussi mal. J’ai l’impression que plus rien ne va, que je vais m’effondrer dans 30 secs.
Seb me porte littéralement jusqu’au ravito et j’entre dans la maisonnette où des tables dressées nous proposent fromage, cake, banane… tout pour faire le plein. Je vais rapidement m’asseoir sur un banc et m’écroule en tapant du poing. La fin est proche. Je ne peux pas, je ne peux plus (veux plus) continuer dans cet état. Seb est là, à côté. Je l’entends parler, mais je n’arrive pas à comprendre. Je suis très loin et mon esprit divague. Je pense à ma famille, mes amis, pourquoi continuer pour avoir encore plus mal ?
Seb me force à manger du fromage. Je m’exécute même si je n’ai rien envie d’avaler. J’avale doucement des morceaux de fromage et peu à peu je retrouve ma vision périphérique. Seb continue à me rebooster. Il me parle de Félix qui est maintenant à près de 3 h devant. Hai, quand même ! J’ai perdu beaucoup de temps. Peu à peu, au rythme des bouchées, le moral revient et l’idée de tout laisser tomber qui m’avait habité un temps est complètement partie. Je me repasse un peu de Baume de Tigre sous les pieds afin de revigorer mes pieds endormis et je me prépare enfin à repartir.

Je redémarre lentement, mais je sens que le réservoir est plein et que j’en ai de nouveau sous le pied. J’accélère franchement dans cette descente à faible pente et sur chemin peu technique pour grignoter plus de 80 places au classement. C’est avec étonnement que Seb me retrouve si rapidement au pied de la montée de Champex. Je suis « On Fire ». J’en rigole même tellement cet épisode est typique d’un ultra. L’effort est tellement long que chaque coureur à plusieurs phases de moins bien et de mieux. Ma phase de moins bien a été terrible, mais j’en suis sorti grâce à Seb et je suis sur une phase de grand mieux. J’en profite sachant très bien que cela ne va pas durer et que finalement c’est aussi ce que l’on recherche dans l’ultra sans vraiment se l’avouer : des moments d’extrêmes souffrances et des moments de pur bonheur sans aucune comparaison. Une succession d’émotions au fil des kilomètres.

Je passe en coup de vent à côté de Seb et profite de ma forme pour attaquer la montée de Champex à grands pas. La montée est agréable, en sous bois et je dépasse de nombreux concurrents assis sur les rochers, à la limite de l’asphyxie.

Il est 20 h quand j’arrive au village de Champex-Lac à 1500 m d’altitude (123e km). Le point de ravitaillement est ici beaucoup plus conséquent et comparable à celui de Courmayeur. Des tentes de kinés et de podologues à l’extérieur et une immense tente au centre qui héberge d’un côté les spectateurs et de l’autre les coureurs pour le ravitaillement en boisson et nourriture.
Je rentre dans le sas coureur, fais le plein dans une assiette pour moi et Seb, et pars m’asseoir à ses côtés dans le sas spectateurs.
Seb est épuisé également. Il me suit depuis le début et a dû rouler des centaines de kilomètres sur les routes italiennes, françaises et suisses pour pouvoir atteindre, à chaque fois et dans les temps, les points de ravitaillement souvent perchés dans des petits villages de montagne difficilement accessible en voiture. Je l’en remercie encore et nous partageons rapidement un repas très sommaire fait de pain, de fromage et de soupe chaude.
Je m’aperçois que je me suis fait remarquer dans ce sas spectateurs. Les personnes assises à côté de nous me dévisagent et entament la conversation. Ils sont ébahis par la performance que nous réalisons et par mon état de forme. Il est vrai que je me sens particulièrement bien. Il reste 40 km, certes terribles, car de nuit et avec 3 cols hors catégorie comme diraient les cyclistes, mais je suis très serein et le fait d’avoir passé ce gros coup de mou m’a renforcé moralement. À part blessure grave, je sais que je vais finir et cela me rend encore plus fort.
Une fois restauré, je fais un rapide passage chez les kinés, car mon tendon me fait terriblement souffrir. Les 5 Suissesses constatent que, effectivement, j’ai une méchante tendinite et que cela doit faire mal. Je confirme et reçois un coup de bombe magique pour refroidir le tout afin de tenir jusqu’au prochain ravito… Il va falloir que je serre les dents. Je repars de nuit dans les rues de Champex et salue Seb que je ne reverrai pas avant Vallorcine. C'est-à-dire après les 2 cols monstrueux que sont Bovine et Catogne. Je longe le lac froid et sombre jusqu’à la sortie de la ville et m’engage sur un petit chemin forestier direction Bovine.
Pour vous situer Bovine, ce sont des blocs de rochers énormes empilés les uns sur les autres jusque 2000 m d’altitude suivis d’une descente terrible jonchée de racine et de rochers glissants. De nuit, avec 130 km dans les pattes et 30 heures sans dormir, cela devient vite un enfer.
C’est donc avec un peu d’appréhension que je m’attaque à cette montée. Le brouillard est épais et les balises vraiment peu visibles. Les blocs de rochers sont vraiment énormes, on ne m’avait pas menti. On doit pousser fort avec les cuisses et le haut de corps sur les bâtons pour monter de bloc en bloc. Le rythme cardiaque s’accélère très vite. Je dois ralentir tous les 100 m pour souffler un bon coup et surtout chercher ces fichues balises. Le plus dur c’est que cette montagne est très arborée et qu’il n’est pas possible de distinguer les coureurs devant et leurs frontales. Il faut regarder très haut pour enfin distinguer quelques lumières. Je m’efforce justement de ne pas regarder afin de rester sur des objectifs plus courts termes comme le prochain bloc de pierre, le franchissement du torrent. Le tracé nous oblige parfois à ouvrir littéralement une barrière délimitant un enclos à chèvre afin de continuer notre route.
Je fatigue et commence à avoir des hallucinations. Au loin, je suis persuadé voir Félix et commencer à hurler comme un putois alors qu’il s’agit d’un simple rocher. Preuve que l’esprit n’est plus là et ce qui explique, en partie, que les coureurs d’ultra ne ressentent quasiment plus la douleur après un certain nombre d’heures d’effort. Votre esprit s’est échappé pour ne plus endurer les chocs, les coups, les chutes, les tendons enflammés, les ongles et pieds en sang. Les douleurs ne reviennent que lorsque l’on se reconnecte à l’instant présent.
Le froid, lui par contre, se ressent tout le temps et justement plus je grimpe, plus le froid m’envahit et le brouillard m’oblige à redoubler de prudence. Je regrette mon choix « tenue été » avec ce short court. Heureusement, j’ai mes manchons qui me permettent de réguler un peu la température de mon corps. Il est 23 h (28 h de course) quand j’atteins le pointage (132e km) et, ce que je crois être, le sommet. Je prends rapidement un bol de soupe et continue mon chemin très étonné de continuer à monter encore et encore. La pente est certes plus douce mais ça monte quand même.
La descente qui suit menant à Trient est terrible, et comme à chaque descente, ma tendinite me fait hurler. Je dois forcer encore plus sur le haut du corps pour amortir mon poids avec les bâtons. Entre les racines, la boue et les rochers humides et le tout de nuit, je vis un enfer.
J’aperçois, une centaine de mètres devant moi, une concurrente avançant prudemment. D’un coup, je la vois franchement tituber et s’écrouler hors du chemin. Heureusement plus de peur que de mal, les nombreux buissons ont freiné sa chute. Je l’aide à se relever, mais elle est sonnée. Elle me dit dans un anglais typiquement germanique qu’elle s’est tout simplement endormie et me demande où nous sommes. Elle met quelques instants à reprendre ces esprits et repars tranquillement. Je continue également ma descente prudemment bien refroidie par cet épisode. Quand je repense à tous les passages dangereux de cette descente, cette coureuse a eu bien de la chance de ne pas finir 50 m plus bas.

J’arrive à Trient à 1 h du matin après 30 h de course, épuisé et avec une douleur terrible. Je décide d’aller directement dans la salle de soin. Un kiné me fait asseoir sur une des tables de massage et me dit de patienter. Je ne peux que contempler la désolation autour de moi. A ma droite, les lits où les coureurs écroulés se sont paisiblement endormis. La plupart ont dû demander à être réveillés après une ou deux heures de sommeil, d’autres quand le soleil sera de nouveau là. A ma gauche les autres tables de soin où les blessures varient de la simple écorchure à la méchante fracture. La nuit est rude pour les coureurs et la montagne ne pardonne que peu d’erreurs.
La sortie du village de Trient restera pour longtemps dans ma mémoire, car il faut emprunter un escalier pour continuer notre chemin. Cela peut paraître anodin, un escalier. Mais après 30 h de course à pied, 140 km, 8000 m de D+ cumulés et une pause, autant vous dire que chaque marche est un calvaire.

Je continue, volontaire, sachant qu’il ne reste plus que 2 cols. La montée vers Catogne est sinueuse et je me sens particulièrement bien. Je monte rapidement et m’accroche à un groupe dont l’allure me convient.
J’atteins le sommet à 3 h 20, après 33 h de course (Km 143 – 2011 m). Le pointage se fait sous une bâche où un pauvre bénévole nous attend. À cette heure tardive et par ce froid, je lui souhaite bon courage avant de repartir.
Je passe la quatrième dans la descente. Le chemin est casse-patte, mais pas de gros blocs de pierre. Idéal pour moi, je peux accélérer. Il me tarde d’ arriver à Vallorcine et enfin revoir Seb, un visage connu et surtout une dose de motivation.

J’arrive à 5 h à Vallorcine (km 148), où il fait un froid de canard. J’ai beau chercher, mais Seb n’est pas là...le bougre, ça pionce dans les chaumières. Je prends le temps de m’alimenter et passe même un peu de baume sous les pieds pour me réchauffer un peu, avant de repartir sous les feus de Bengale, alimentés par quelques bénévoles courageux.
Alors que j’ajuste mon équipement pour le dénivelé du prochain col, un concurrent à mes côtés m’interpelle et me demande de regarder au bout de ces bâtons. Victime d’hallucination, il est persuadé que 2 énormes araignées sont au bout de ces bâtons. Je le rassure et poursuis sur le dernier col, la Tête au vent.

Le soleil se lève enfin et révèle le monstre devant moi. Une pente énorme en lacet faite de pierres empilées. De l’escalade, tout simplement. Je m’accroche aux bâtons en me répétant en boucle que c’est le dernier col.
Malheureusement, c’est interminable. Je trouve difficilement les balises cachées par d’énormes blocs de pierre. Il me faut 2 h 30 pour arriver au sommet (37h de course - km 155 – 2130 m). Je suis tellement épuisé que les hallucinations recommencent. Je vois des bêtes noires sauter de rocher en rocher au loin. Je me frotte les yeux, mais cela persiste. Je dépasse deux coureurs en train de prendre en photos ces…chamois... ouf ! Je ne suis pas devenu complètement fou. Je prends le temps d’apprécier ce moment. Des chamois sautant sur les rochers de cette paroi et de l’autre côté en contrebas, la vallée de Chamonix surplombée par le Mont Blanc.

Le parcours se poursuit sur les balcons menant à la station de La Flégère (km 160). En temps normal, ces sentiers de cailloux m’enchanteraient. Mais après 150 bornes, c’est un véritable calvaire et tous mes tendons se sont réveillés de nouveau dans cette descente.
Ca n’en finit pas ! Ca y est je bascule, après l’euphorie du départ, les coups de mou, les coups de mieux, j’arrive au stade « j’en ai marre, il faut ça cesse maintenant monsieur ». Comme si je ne voulais plus jouer, ne plus jouer avec mon corps. Je suis fatigué, je veux rentrer. Je veux surtout arrêter de descendre sur ces fichus cailloux. Je hais les cailloux !

Une dernière montée et enfin la voilà. La dernière descente, un boulevard où la plupart des concurrents marchent, les jambes et les cuisses ne pouvant plus courir. Pour ma part, je ne sais comment, je peux encore courir et j’en profite.
Il est 10 h quand j’atteins enfin Chamonix. Je croise Seb à l’entrée de la ville et il semble très étonné de me voir. Le site UTMB indiquant les temps de passage et les temps prévisionnels m’annonçait 1 h plus tard. Le parcours traverse la ville encadrée par des grilles où les spectateurs se sont accumulés et nous applaudissent chaleureusement. Le denier virage et enfin la ligne d’arrivée devant moi. Comme tous les coureurs, je me repasse en quelques secondes le film de ma course. Mes douleurs, mes joies, ma rage… 39h38, je l’ai fait.

Je m’écroule sur la ligne, en pleur. J’ai tout donné et je finis complètement vidé. Toutes les émotions que j’ai ressenties ressurgissent et c’est en larme que je tombe dans les bras de Seb puis Jp et Félix qui a terminé 3 h devant.

Épilogue

La plupart des gens que je côtoie me considèrent fou quand ils m’entendent parler de ces courses d’ultra. Du coup, j’ai longuement réfléchis comment je pourrais leur expliquer pourquoi je fais cela.

Je pourrais simplement commencer par énoncer que celui ou celle qui ne fait pas ça dans sa vie, manque quelque chose d’essentiel. Vous allez bondir et me dire que jamais vous ne ferez ce genre de chose, mais je vous parle en fait d’un concept : celui de se dépasser.
Très souvent, lorsque l’on demande à un coureur d’ultra pourquoi il fait ce genre de folie, on répond « pour rechercher/dépasser mes limites ». Oui, mais pourquoi ? En fait, la vérité est ailleurs.
Je reste persuadé que si je recommence une course où je sais que je vais courir pendant 2 jours non-stop, c’est que j’y trouve du plaisir. Mais où trouver du plaisir en courant 2 jours non-stop ? La question n’est pas là non plus, mais plutôt comment ressentir du plaisir dans sa vie ?
Une des réponses s’est de se dépasser physiquement et/ou mentalement pour atteindre un but. Voilà le secret et voilà pourquoi je recommence. Parce que cet accomplissement personnel vous donne une joie, un bonheur sans aucune mesure. Parce que vous vous sentez vivant à 200%, sûr que vous profitez pleinement de votre existence. La conclusion n’est donc pas « Courez » mais « Vivez à fond ! ». Moi j’ai ma famille et la course, et vous ?