Je suis au côté des 2 500 participants dont mon ami Nicolas pour qui ce sera le premier ultra. Je le tire sur cette voie depuis bientôt un an et il a la « caisse » pour suivre comme on dit dans le milieu. Grand Duc, 6000D, Courchevel et les 100 km de Millau l’an passé, il peut tenir, il faut voir le mental désormais.
Il est 22 h quand le départ est donné et en connaisseur nous partons en trombe avec Nicolas afin de ne pas nous retrouver dans les bouchons au niveau de la montée du volcan.
Après 15 km de montée plutôt soft où nous pouvons courir à une bonne allure au milieu des champs de canne à sucre d’abord et sur les chemins forestiers ensuite, nous atteignons le single de 15km menant jusqu’au sommet du volcan. Ça monte raide avec des portions à 30 %. Le silence est de règle. De temps en temps, les frontales éclairent sur les côtés les premières victimes de ce mur d’accès au Piton de la Fournaise. Moi, j’ai la forme et dépasse les concurrents en les encourageant. Nicolas me suit en me rappelant par moment qu’il reste 140 km encore. La fin de la montée est difficile, le paysage évolue franchement lorsque nous nous approchons du sommet, jusqu’à la franche disparition de la végétation. L’altitude se fait sentir, mais nous apercevons au loin les cratères du volcan en éruption. Le spectacle est magique et nous transporte doucement jusqu’au sommet.

Il est 3h du matin quand nous atteignons le premier point de contrôle soit 5h16 de course. Une bonne montée rythmée sans trop s’épuiser nous permet de pointer à la 211ème place.
Ma connaissance du parcours me galvanise, je suis confiant et tire Nico dans la plaine des sables puis la montée de l’oratoire Ste-Thérèse avant d’accélérer encore dans la descente pierreuse du Piton textor. Nico lâche un peu, il est presque 5h du mat et la fatigue se fait sentir, il manque quelques appuis et risque la chute. Je le laisse s’allonger 10min au ravitaillement du 40ème km alors que nous avons maintenu notre classement.
Cette micropause a été bénéfique et nous repartons de plus belle vers Mare à Boue. Après Textor, le décor redevient plus vert. Nous franchissons avec prudence les nombreuses échelles permettant de passer les clôtures. Les chemins sont glissants et il faut faire attention. Nico, certainement marqué par cette première nuit sans sommeil et ces 20km de montée non stop, chute lourdement sur le genou. Rien de grave heureusement, il est 6h et le soleil s’est levé et Mare à Boue (50ème km) est visible au loin. Une portion de route goudronnée et nous voilà dans ce camp de vie aménagé de tentes et lits de camp militaires. Nico à même la force de sprinter pour passer devant moi au pointage, 8h de course et nous pointons à la 220ème place.

J’ordonne à Nico de filer à l’infirmerie alors que je m’occupe du ravitaillement. Je fais le plein, remplis les Camel et le rejoins pour le presser un peu. Il me tarde de repartir avant d’être refroidi complètement.
Le parcours a été modifié depuis l’année dernière et nous devons d’abord descendre sur HellBourg avant de remonter au Piton des Neiges. Je me remémore le plan Google Earth qui décrivait la suite des réjouissances et pars confiant…erreur ! La forêt de Bélouve est une succession de montées descentes techniques avec des racines de partout.

Je me mets en mode « Off » et enchaîne les difficultés les unes après les autres sans réfléchir; en faisant abstraction des douleurs qui m’envahissent. J’ai perdu Nico en chemin, mais je l’attends sur la route du ravitaillement alors que j’essaye de m’alimenter, ce qui devient de plus en plus difficile. Les barres céréales ne passent plus et les ravitaillements manquent franchement de salé.
Nicolas arrive relativement rapidement, il est marqué par cette section infernale, mais a encore la force. Je suis impressionné par sont mental, il peut le faire. On poursuit sur la route goudronnée avant d’attaquer une descente assez raide vers HellBourg. La descente est technique et il faut avoir des cuisses solides pour absorber les chocs répétés. Nicolas ralentit un peu et je fonce tout droit.

Je ressens petit à petit une douleur au niveau de la cheville gauche. Il ne me semble pas avoir entendu craquer ni même fait de faux mouvement. Je fais abstraction, on verra plus tard.
J’atteins Hellbourg et attends Nico sur la route menant au ravitaillement. Je le sens vraiment affaibli et le gros morceau arrive. Il est 10h30 et nous sommes à Hellbourg (km 70), après 12h30 de course nous sommes descendus à la 268ème place. La partie Bélouve a été difficile, mais le classement reste correct sur 2 500 partants. Il ne faut pas trop se laisser aller.
Je presse Nico car je ne sais que trop bien qu’on à tendance à s’endormir rapidement sur ces lieux paisibles. Il faut faire abstraction et vite repartir loin de ce confort éphémère. Tel un chant de sirène qui vous appelle, il est facile de se laisser tenter, mais non, la course n’est pas finie.
Nous repartons vers la plus grosse difficulté du parcours : le Cap Anglais. 10km de montée non stop à 20/30% pour atteindre le Piton des Neiges. Un effort intense, silencieux de plus de 3h30. Nico me demande souvent si c’est encore long et je lui réponds systématiquement qu’il ne faut mieux pas savoir. Nous avançons lentement. D’abord en forêt, le sentier se faufile ensuite dans la montagne avant d’atteindre la partie rocailleuse.

Nous arrivons au sommet après 16h de course et à la 270ème place. Une bonne montée nous permet de garder un classement stable. Nico est épuisé et arrive 10min après moi au sommet. Je le laisse s’hydrater avant d’attaquer la fameuse descente du Bloc. 10 km de quasi chute libre où il faut perdre 1 500 mètres de dénivelé sur un sentier technique, constitué de marches stabilisées par des rondins de bois. La descente est longue et je m’accroche à la 6ème féminine et à sa team pour garder un rythme élevé.
Ma douleur se fait de plus en plus vive et j’essaye de bien l’écouter pour identifier l’origine. Plus je me concentre, plus je sens les battements de ce pied douloureux. Ça paraît fou, mais c’est comme s’il me parlait. Ce n’est pas la cheville, ni une entorse, c’est mon tendon qui est enflammé et qui souffre. Même si ça n’enlève pas la douleur, ça me rassure. Une tendinite n’est pas bien grave, je serre les dents.
Enfin la fin du sentier, je marche en attendant Nico et nous atteignons ensemble Cilaos, le fameux 90ème km, après 17h40 de course. Il est bon de savoir que les connaisseurs vous conseillent d’arriver « frais » à Cilaos, car « c’est là que la course commence ». Après Cilaos, vous attaquez la redoutable montée du Taibit et pénétrez dans Mafate (i.e l’enfer). Je dois avouer qu’après 18h de course, la montée du volcan, Bélouve et le Cap Anglais…je ne suis PAS frais et j’aurais même tendance à dire que je suis bien fumé.
Nous profitons de cette première base de vie pour un bon massage. La masseuse me confirme que mon pied à une sale tête et me donne un antidouleur costaud. Nous récupérons nos sacs assistance et refaisons le plein de gels énergétiques. Je change de chaussette et de bas de contention et mets également un sous-maillot technique, car la nuit dans Mafate est fraîche. Nico avait également eu la brillante idée de prendre du Red Bull ce qui me donne un bon coup de booste. Je me passe de la crème anti-inflammatoire, on passe au ravitaillement chaud et nous voilà repartis après pile 1h de pause. A la sortie de Cilaos nous pointons à la 257ème place. Il est 16h39.
Je ne serais pas expliquer comment c’est physiologiquement possible, mais je passe la 4ème et avec une volonté féroce de passer le col du Taibit avant la nuit je me mets en allure marathon et remonte un à un les concurrents dans la descente vers la rivière et les premières montées du Taibit. J’entends Nico derrière me crier « On n’est pas partit un peu vite là ! ». Je réfute sachant parfaitement que je suis parti comme un boulet de canon. Tellement qu’on arrive au pied du Sentier du Taibit (km 97) à la 242ème place, il est 18h. La nuit commence à tomber. C’est raté pour la montée de jour mais c’est pas mal du tout.
Le Taibit ne me fait pas peur et je rassure Nico en lui décrivant cette montée comme « facile » comparée à l’enfer vécu au Cap Anglais. Des escaliers et quelques lacets un peu raides avant d’atteindre le sommet et de chuter dans Mafate vers Marla. Je suis en solo, comme d’habitude, Nico pourtant très bon descendeur n’arrive pas à encaisser, au niveau des cuisses, les sauts de cabri imposés par le terrain. J’atteins Marla à 20h30 (après 22h30 de course) à la 246ème place.
Je file à l’infirmerie, mon tendon étant à vif. Il me passe un coup de « bombe magique » pour anesthésier la douleur et me redonne un antidouleur. Ils ne peuvent m’en donner qu’un seul, stock limité oblige, et me précisent qu’il faut en prendre un « Toutes les 3h ».
C’est donc une course contre la montre qui commence pour moi. La douleur est trop forte et je pourrais à peine marcher sans cette gélule. Mais cela implique que je dois atteindre les ravitos qui en ont avant les 3h fatidiques, marquant l’arrêt des effets anesthésiant et me contraignant à marcher ou à me stopper. Le moral en prend un coup. Nous sommes au km 103, il en reste donc 60 à tenir comme ça avec Mafate, Dos D’âne…ça va être très dur !
Quand je ressors de la tente, je retrouve Nico au ravitaillement en train de prendre une soupe chaude. Je fais de même avec un bon café et nous repartons. Un compagnon de route souhaite se joindre à nous, Arnaud lui aussi, a des douleurs au genou et au pied. Nous poursuivons à trois notre périple dans Mafate. Je mène un bon rythme, mais mes compères suivent bien et nous filons vers Trois Roches (km 106) puis Roche Plate (km 111) en longeant le lit de la rivière d’abord avec des passages de ravines avant de monter sur flanc de colline pour atteindre un passage somptueux. Nico souffre un peu dans la montée, mais Arnaud et moi l’attendons en reprenant notre souffle.

La main serrée sur un filin mécanique fixé à la paroi, nous longeons le sommet de la colline pour atteindre cette brèche qui permet de passer sur l’autre flan de la montagne. Une vue à couper le souffle avant la descente vertigineuse sur les Orangers. Là encore, j’accélère, car je recommence à sentir mon pied. Je dépasse pas mal de concurrents et distance mes amis. Je pousse fort dans les montées et m’arrache dans les descentes. Au loin, je commence à apercevoir les lumières, vite ! Je n’en peux plus, je dois marcher. Comme si la ligne d’arrivée était à ce ravitaillement, je serre les dents pour que personne ne me dépasse et atteins le village des Orangers (km 116) à la 224ème place après 27h de course. Il est quasiment 1h du matin.
Je cherche l’infirmerie, mais il n’y a rien ici… le drame ! Pas de bombe magique, pas d’antidouleur ! Heureusement, un concurrent me donne un antidouleur et je prends une grande bouteille d’eau que je me verse doucement sur le pied en attendant mes compagnons. Ça apaise au fur et à mesure la douleur, mais j’ai le moral dans les chaussettes… comment vais-je faire ?
Nico et Arnaud arrivent enfin et je les presse encore pour repartir au plus vite…je viens de prendre ma gélule, je peux donc tenir 3h encore une fois. Intérieurement je suis persuadé que je ne vais pas finir. Mon tendon va finir par céder et les antidouleurs ne suffiront plus. Il faut que je tienne le maximum et sorte au moins Nico de Mafate. Je me donne pour objectif le sommet de Dos d’âne…courage !

À la sortie des Orangers, on se lance dans un jeu de montagnes russes dans Mafate comme je m’en doutais. La douleur est estompée et je fonce littéralement. Je hèle Nico régulièrement pour entendre un « Ouaihhh », mais au fur et à mesure la voix se fait plus lointaine jusqu’à être inaudible. Je ne peux pas me permettre de l’attendre au milieu de nulle part et je trace direction Deux-Bras (km 126). J’arrive à 3h46 après 29h46 de course. Je suis 225ème.
Deux-Bras est une base de vie installée au milieu de nulle part. Ce ravitaillement marque la fin de Mafate avant d’attaquer la montée vers Dos D’âne. Je récupère mon sac assistance et vais à l’infirmerie.
La masseuse n’en revient pas de l’état de mon tendon. Un œdème à commencé à se former, gonflant le pied et entraînant donc des frottements sur la chaussure et du coup des brûlures. Pas beau pour résumer. Elle me donne un antidouleur + 1 autre pour dans 3h (ouf un d’avance). Je me ravitaille, prends un Red Bull que j’avais mis dans le sac assistance et attends Nico 10 minutes. Il arrive enfin, marqué, affaiblit. Il a lâché Arnaud et a réussi à atteindre Deux-Bras. Je suis hyper fier. Moi qui lui prodigue conseils et astuces, je suis impressionné par cet exploit. Il n’avait jusqu’alors jamais couru plus de 100km et encore c’était à Millau sur route, accompagné d’un vélo à ces côtés. Là il vient de faire plus de 120 bornes dans un enfer indescriptible. Chapeau jeune padawan !
Nous ressortons avec Nico de Deux-Bras après 50 min de pause et attaquons Dos D’âne. Un enfer pour Nico qui lutte sur ce single raide de 700 mètres de dénivelé sur 10 km. Échelles, filins, rochers abrupts, la montée est longue. J’ai la forme et distance Nico. Le soleil se lève et il fait très vite lourd malgré les goyaviers qui nous entourent.

La vue au sommet de Dos d’Ane est apaisante avec l’Océan au loin. L’arrivée est proche. Nico me rejoint et on se lance dans la descente vers la Possession. Après une route goudronnée, on replonge en forêt et c’est reparti pour les montagnes russes avec des passages jonchés de racines. Ça devient vite un calvaire surtout que mentalement et via Google Earth je m’étais représenté cette descente comme facile. Les heures défilent et toujours rien. Heureusement que j’avais un antidouleur d’avance que je peux prendre sur la route. J’accélère, impatient d’arriver, je distance Nico encore une fois.
Il est 9h40 quand j’arrive ENFIN à la Possession (km 142). Je suis dans un état d’énervement rarement atteint. Cette portion m’a vraiment paru interminable. Ils annonçaient 10km de descente et j’ai dû mettre 3h avec des montées-descentes dans tous les sens. Je suis las. Je suis tombé à la 251ème place. Je file à l’infirmerie sachant que j’ai pris de l’avance sur Nico. Un petit coup de bombe froide, un massage et mon antidouleur que je ne pourrais prendre que dans 1h.
Quand je ressors, je vais à la table de pointage et m’aperçois que Nico est déjà passé et repartit. Je file rapidement sur la route côtière où les voitures nous klaxonnent en guise d’encouragement. L’engouement pour cette course m’impressionne. Les locaux ont une vraie culture de la course nature et ils sont conscients et admiratifs de l’exploit que nous sommes en train de réaliser. Leurs encouragements ne cessent pas et ils nous transportent. Alors que j’ai rattrapé Nico et que nous attaquons le fameux chemin des Anglais, un local se met à marcher à côté de nous et engage la conversation. Il nous précise qu’il a 69 ans et qu’il fait très souvent ce sentier jonché de pierres volcaniques.
Construit dans les années 1800 par les Anglais, le chemin s’est fortement abîmé aux passages des charrettes. Du coup, seule la rangée de pierre du milieu est « potable ». Alors qu’il nous raconte cela, de mon côté je force pour rester en tête et ne pas perdre la face. Dur ! Quels randonneurs ces Réunionnais ! Si ce chemin ne pose pas vraiment de problème en montée, en descente c’est un enfer. Les pierres, même au milieu, sont déplacées et les appuis sont difficiles à trouver. Avec Nico on serre les dents et on atteint la Grande Chaloupe (km 147) à midi après 38h de course environ. On est encore à la 253ème place et on se lance dans la dernière montée avec envie.
Lentement mais surement on monte vers St-Bernard puis le village bien nommé La Montagne. Des locaux sont sur le chemin et ont dressé des ravitaillements sauvages où ils nous proposent de l’eau fraîche et même de la bière. Pour ma part je prends uniquement un glaçon que je glisse dans la chaussette. Plus loin des Réunionnaises se lancent dans une danse locale en habit traditionnel.
Lors de cette montée, peu de concurrent devant ou derrière, mais nous sommes accompagné par un français qui habite la Réunion depuis 10 ans. Ancien handballeur, il vit ici avec sa femme et ses enfants et nous pouvons discuter longuement sur la géographie de l’île et sur la gentillesse et la chaleur de ses habitants. Il nous accompagne longtemps et nous donne même un peu d’eau gazeuse qu’il a gentiment apporté…quel bonheur. Après une longue montée sur route goudronnée on reprend le chemin de la forêt avec 3 montées raides puis une descente pleine de racines. Nico lâche petit à petit et je file vers le prochain ravitaillement.

Il est 14h48 quand j’arrive au Colorado (157 km), 260ème. Il ne reste plus qu’une descente. Je me fais mettre en dernier coup de bombe magique et attends Nico 10 bonnes minutes. Il commence à lâcher, mais ça va le faire.
La dernière descente n’est que souffrance et enfer. Des wagons entiers de coureurs nous dépassent. Je n’ai plus qu’une chose en tête ne pas dépasser les 300. Je hurle sur Nico en lui rappelant que ces passages sont plus simples et surtout que nous avions fait une bonne partie 2 jours avant la course en reconnaissance. Seulement après 160 km, c’est dur ! Même sur terrain connu, ça reste une douleur quasiment insupportable.
Le stade est à porter de vue, on accélère et on passe la ligne main dans la main en 42h24, 288ème. J’ai survécu, encore !

